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30 millions d’amis designers

Projet "Les territoires d'Afrique", de François Azambourg, maquette

Stupeur et tremblements en consultant le dossier de presse des Designer’s Days 2010… Etape traditionnelle du parcours parisien, le showroom Poltrona Frau du boulevard Saint-Germain accueillera cette année le designer français François Azambourg avec un projet baptisé « Les Territoires d’Afrique » :

« Passionné du continent africain, il [François Azambourg] est séduit par ces architectures gigantesques que sont les termitières. Mais c’est la matière qui le fascine. […] François Azambourg souhaite l’apprivoiser comme un matériau aussi noble que le cuir, le bois ou l’acier pour imaginer un « fauteuil » symbolisant les trônes africains. Associé à une équipe locale, il ira chercher une termitière abandonnée et se frottera à cette matière inédite. Poltrona Frau a donné une carte blanche à François Azambourg. »

J’avoue que ma première réaction n’a pas été très enthousiaste… rapport sans doute au lyrisme de l’annonce (dont je ne reproduis qu’un extrait), où il est notamment question de « création à l’état pur »… rien que ça. Sans parler de la référence à « l’équipe locale » lorsqu’on vient de mentionner un continent d’une surface de 30 millions de kilomètres carré… Difficile de chasser l’image du designer-star parcourant la savane à la recherche du matériau qui lui servira à produire une pièce unique. Laquelle, n’en doutons pas, déchaînera l’admiration de journalistes pour qui l’artisanat africain n’a par ailleurs d’intérêt que s’il est certifié « commerce équitable ». Stupeur et tremblements donc.

Mais bon, le designer-star est quand même François Azambourg. Et il n’est pas si star que ça, si je me fie à ce que j’ai lu sur lui. Espérons donc qu’il ne versera pas dans cette course au bizarre et à « l’ethnic-chic » dont tant d’autres designers ont fait leur fond de commerce. Jusqu’à présent, son travail s’est plutôt distingué par des expérimentations sur de nouveaux matériaux. Avant même d’avoir obtenu son diplôme, il se faisait remarquer en mettant au point une cafetière en papier. Par la suite, plusieurs de ses créations ont donné lieu à des dépôts de brevet : le sandwich bois-mousse en 1998-1999, la chaise Pack en 2000 (un objet en auto-construction associant du textile 3D et de l’injection de mousse de polyuréthane), un luminaire gonflable en textile 3D en 2001… S’il s’intéresse aux termitières, c’est donc qu’il doit y avoir une bonne raison.

Dans un ouvrage intitulé « L’homme et les termitières en Afrique », publié en 1996 aux éditions Karthala, l’historien béninois Abiola Félix Iroko recense les différentes manières dont l’homme a tiré parti des termitières :

« Dans le domaine économique, les termitières offrent des potentialités multiples grâce à leur argile remarquablement homogène, malaxée à l’extrême avec des détritus divers ; cet argile est un matériau idéal pour l’agriculture, la poterie et la construction. En effet, la terre que les termites vont chercher en profondeur, et qu’ils traitent avec la substance gluante qu’ils dégoisent, présente la contexture d’un ciment tout en demeurant meuble, aérée, enrichie par un travail minutieux et permanent de compostage.»

Sur Wikipédia, à l’entrée « termitière », on trouve également ceci :

« Les termitières désaffectées sont une source de matériau argileux utilisé pour la production de céramiques. L’argile traitée par les termites est à la fois particulièrement fine mais aussi naturellement enrichie d’additifs qui assurent un très faible retrait et une cuisson homogène aux pièces céramiques. »

Il ne fait donc aucun doute que c’est cette potentialité mécanique du matériau que François Azambourg va cherche à exploiter, bien plus que sa dimension exotique. Il faudra quand même attendre le 9 juin prochain pour en avoir le cœur net. Quoi qu’il en soit, on peut parier que le fauteuil en question ne ressemblera pas trop à la maquette distribuée à la presse…

Pour le designer français, ce travail à partir d’architectures animales n’est pas une première. En 2005, dans le cadre de la carte blanche attribuée par le VIA, il avait déjà conçu une coupe à fruits en argent, moulée sur un gâteau de cire produit par des abeilles (à partir d’une ébauche qu’il avait placée dans une ruche).

Coupe à fruits "nid d’abeille", François Azambourg, 2005 (à gauche: gâteau de cire avant moulage, à droite: tirage en argent)

Coïncidence surprenante, un an plus tard, le designer d’origine slovaque Tomás Gabzdil Libertiny réalisait sur un même principe « The Honeycomb Vase » : un vase en cire réalisé par 40 000 abeilles en l’espace d’une semaine à partir d’une structure de base…

"Honeycomb vase", Studio Libertiny, 2006

Mais à tout seigneur, tout honneur : les premiers designers à s’être essayés à ce type de collaboration homme/animal sont (à ma connaissance) les drôles de dames du collectif suédois Front Design. Leur premier projet commun, en 2003, s’intitulait en effet « Design by animals ». Il a donné naissance à toute une série d’objets façonnés par diverses espèces d’animaux : Insect table (une table dont le plateau en bois est décoré par les travées creusées par des insectes), Dog vase (un vase moulé sur la trace laissée par un chien dans la neige), Snake hanger (une patère murale en argile façonnée par un serpent). Dans ce cas toutefois, l’intervention des designers se limite à définir le processus de conception, les animaux se chargeant de créer le registre de formes.

Snake Hanger, Front Design

Il serait intéressant de savoir quel sens donner à la convergence de ces expérimentations : nouvelle forme de remise en cause du rôle du designer par lui-même ? Traduction maniérée du raz-de-marée bio et éco-tout ? Simple fascination pour le monde animal ? « Animals », c’est justement le titre de la dernière exposition temporaire proposée par le musée des arts décoratifs. Quant à la prochaine expo du Lieu du design (à partir du 17 mars), elle est intitulée « Inspired by nature ». Décidemment…

Mise à jour du 3 juillet 2010:

Quelques photos du fauteuil de François Azambourg, présenté au showroom Poltrona Frau à l’occasion des Designer’s Days 2010…

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