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Aux arbres et cætera

Après la faune, la flore…

En feuilletant le livre Création en France, arts décoratifs 1945-1965, publié en fin d’année dernière aux éditions Gourcuff-Gradenigo, je suis tombé sur ça :

Meuble L’Arbre à tiroirs, de Marcel Jean, 1941

Un chiffonnier en bois verni et laqué, sobrement intitulé L’arbre à tiroirs (1941). Il est signé Marcel Jean, un dessinateur français, membre du groupe des surréalistes, à qui l’on doit notamment le spectre de Gardénia (1936) ainsi que de nombreux dessins, eaux-fortes et décalcomanies. C’est pendant son séjour à Budapest, de 1938 à 1945, qu’il conçoit ce meuble insolite, que l’on croirait sorti d’un rêve et qui, à cet égard, s’inscrit bien dans la production surréaliste. Peu d’information à son sujet sinon qu’il a été présenté à l’exposition L’objet au musée des arts décoratifs en 1962 et réédité en 1987 (par quel éditeur, je ne sais pas…).

Son intérêt, me semble-t-il, est qu’il met immédiatement en perspective le débat actuel sur la porosité entre art et design… en nous rappelant que l’objet a tenu une place importante dans la création des surréalistes. En 2007, le Victoria & Albert Museum proposait justement une exposition intitulée Surreal things : surrealism and design. Sa curatrice, Ghislaine Wood, précisait à cette occasion : « Le surréalisme a donné naissance à quelques-uns des objets les plus intrigants du XXe siècle. Nous espérons par cette exposition montrer de quelle manière ce mouvement a infiltré le monde du design, et créé un nouveau langage visuel [dont] l’influence est encore très forte aujourd’hui. » Ceux que ça intéresse pourront consulter Le design européen depuis 1985 (Editions Citadelles & Mazenot) qui consacre tout un chapitre au « design néo-Dada/surréaliste ».

La raison pour laquelle j’ai choisi de parler de ce meuble est toutefois beaucoup plus… légère. J’ai en fait été frappé par la parenté formelle entre cette pièce et deux créations emblématiques du début des années 90 : l’assemblage de tiroirs You Can’t Lay Down Your Memories de Tejo Remy et la Bibliothèque Piccolo Albero, d’Andrea Branzi.

A gauche: You Can’t Lay Down Your Memories, de Tejo Remy, Droog Design, 1991. A droite: Bibliothèque Piccolo Albero (Collection Amnesia), 1991

On dirait que les deux designers se sont concertés pour développer chacun un projet inspiré de celui de Marcel Jean : Remy reprenant le principe de tiroirs indépendants disposés dans un ovale, et Branzi travaillant sur l’idée d’un tronc d’arbre dont les branches serviraient de support aux étagères. En fusionnant les deux, on pourrait presque reconstituer L’arbre à tiroirs. Il n’est bien sûr pas question de plagiat, mais le parallèle est assez amusant. Surtout lorsqu’on sait que ces objets ont été créés la même année (1991) et qu’ils font tous les deux référence (par leur nom… le Picollo Albero appartient à la série « Amnesie ») à la mémoire…

En suivant le fil de la mienne (mémoire) autour de cette idée de meuble-arbre ou arbre-meuble, je me suis souvenu de cette armoire étonnante, du hollandais Tord Boontje :

Fig Leaf wardrobe, Tord Boontje, 2008

Un meuble d’une très haute facture artisanale : feuilles en cuivre émaillées et peintes à la main (10 tailles différentes, et autant de teintes), arbre en bronze patiné (coulé à la cire perdue), base et dos en soie tissée et teinte à la main… bref une sophistication qui le situe à l’opposé des deux oeuvres précédentes, délibérément ancrées dans une esthétique low tech et une grande économie de moyen. Laquelle s’inscrivait justement en réaction à l’exubérance et aux excès des années 80…

Présenté l’année dernière à l’exposition Telling Tales, au Victoria & Albert Museum, ce Fig Leaf wardrobe possède une forte charge narrative : la feuille de figuier fait référence au premier cache-sexe de l’humidité, et partant, au premier vêtement (lorsqu’ils sont chassés du jardin d’Eden, Adam et Eve utilisent cette feuille pour couvrir leur nudité). Ici, le récit biblique est plutôt inversé puisque l’armoire se remplit à mesure que son propriétaire se dévêtit… Les feuilles de figuier servent à présent à dissimuler ses vêtements. Boontje essaie-t-il de nous dire que nous devrions en fait avoir honte de nos garde-robes ?

Cette digression arborée aurait dû s’arrêter là, mais j’ai découvert en bouclant cet article que l’artiste japonais Makoto Azuma venait de présenter au Pola Museum Annex de Tokyo un projet intitulé Armored Pine (pin cuirassé) :

Armored Pine, de Makoto Azuma, 2009. Photo: Shunsuke Shiinoki

Version science-fictionnesque de L’arbre à tiroirs de Marcel Jean ? Non, cette fois-ci il ne s’agit pas d’un meuble, mais d’une « sculpture botanique ». La structure métallique que vous voyez renferme un pin… Un pin vivant dont les aiguilles et les branches vont peu à peu émerger de leur cage d’acier perforé. Pour Azuma, il s’agit de mettre en évidence la « résilience » de ces arbres (que l’on croyait autrefois habités par des divinités) et au-delà, de la nature toute entière. Prenant conscience de leur valeur, le spectateur est ainsi invité à leur témoigner davantage de respect…

On le voit, l’arbre n’a pas fini de servir de relais symbolique aux discours de son époque…

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