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Mathieu Matégot : des trous de première classe

Chaise "Nagasaki", Mathieu Matégot, 1954

J’aime bien les expositions organisées par les maisons de vente. On y voit parfois les mêmes choses que dans les musées, mais dans une ambiance « tout doit disparaître » qui leur ôte un peu de leur superbe. Les objets y sont tous mis sur le même plan et redeviennent des marchandises… même si leur estimation s’élève à plusieurs dizaines de milliers d’euros.

Donc hier après-midi, je suis allé chez Artcurial, qui organise lundi prochain une vente « Intérieurs du XXe siècle » bien fournie en « icônes du design » (pour parler comme un magazine de déco) : le fauteuil Diamonds d’Harry Bertoia, le Coconut de George Nelson, l’Egg d’Arne Jacobsen, le Tubo de Joe Colombo, le tabouret Allunagio des frères Castiglioni, la Plastic Orgone Chair de Marc Newson… pour n’en citer que quelques-uns et pour s’en tenir aux assises.

Et au milieu de ce hall of fame international, une quinzaine de lots de Mathieu Matégot : des porte-plantes, une jardinière, des étagères, des tables et bien sûr des chaises, parmi lesquelles la Nagasaki (1954), sans doute sa création la plus connue avec la Copacabana.

Fauteuil "Copacabana", Mathieu Matégot, 1950

Je n’ai jamais très bien compris pourquoi ce créateur n’avait jamais atteint une plus grande notoriété. Certains s’offusqueront de la comparaison, mais tant pis : une seule de ses pièces se trouve dans les collections du Centre George Pompidou contre 28 pour Pierre Paulin et 49 pour Charlotte Perriand… Certes, sa carrière comme créateur de meubles n’a duré que de 1945 à 1960, mais elle fut suffisamment productive pour donner naissance chaque année à une collection d’une vingtaine de modèles.

En consultant le catalogue de la vente, je me suis demandé si cette reconnaissance en demi-teinte n’était pas due (au moins en partie) au fait que son œuvre est si difficile à… cataloguer. Etrangement, les 15 lots sont répartis dans les deux sections du catalogue : les trois porte-plantes se trouvent dans la section Art déco, le reste dans la section design. Dans son ouvrage Les Décorateurs des années 50, Patrick Favardin a pris le parti inverse : Mathieu Matégot n’y apparaît pas dans le chapitre consacré aux « Modernistes » (Charlotte Perriand, Marcel Gascoin, Jacques Hitier…) mais dans celui intitulé « La haute couture de la décoration », aux côtés de Jacques Adnet, André Arbus ou Gilbert Poillerat.

Difficile en effet de réduire son travail à ce clivage Art déco vs. design: Mathieu Matégot semble avoir toujours privilégié les matériaux « modestes » (le rotin, le formica, le verre et surtout la tôle), mais ses meubles ont tous été produits en petite série et de façon artisanale. Même s’il a rejoint l’Union des Artistes Modernes, il semble qu’il n’ait jamais vraiment pris part aux querelles idéologiques entre tenants de la modernité et défenseur des arts décoratifs.

Son œuvre traduit en fait une grande liberté, et un langage très personnel fondé à la fois sur un profond sens artistique (il a étudié à l’Ecole des Beaux Arts de Budapest) et un goût prononcé pour l’expérimentation. Après-guerre, il s’intéresse au métal perforé, dont il a entrevu les possibilités lors de sa détention en Allemagne (il a été affecté dans une usine de production d’accessoires mécaniques). A force d’essais et de recherches, il met au point le « rigitulle », une résille métallique ajourée de petits trous carrés ou ronds, dont il dépose le brevet. Il développe une telle maîtrise dans le travail du métal que ce matériau paraît dans ses mains aussi malléable que le papier ou le plastique. Certaines de ses créations en métal plissé évoquent d’ailleurs les premiers abat-jour « faits main » de la société danoise Le Klint.

Applique, Mathieu Matégot, 1953

Toutes ses réalisations, petits meubles et objets du quotidien, se distinguent par la fluidité de leurs lignes, leur dimension graphique (asymétrie, jeux sur les vides et les pleins, combinaison de couleurs) et leur apparente légèreté. Ils sont à la fois discrets et très présents, et paraissent encore aujourd’hui étonnement « modernes ».

Philippe Jousse, de la galerie Jousse Entreprise, le décrit d’ailleurs comme « un précurseur du design contemporain ». Que l’on s’en tienne à un jugement esthétique ou que l’on considère sa démarche de créateur sur un plan plus général, le titre semble bien mérité. La chaise Nagasaki témoigne par exemple d’une volonté d’utiliser le moins de matériau possible… un souci d’économie qui (associé au terme « d’éco-conception ») constitue aujourd’hui le mantra de tout jeune diplômé d’une école de design… En créant son atelier de la Villette, il marquait sa volonté de rester maître de la phase de production, une préoccupation là aussi, semble-t-il, très « contemporaine » : dans le dernier numéro de la revue Azimuts, un article intitulé « Design en auto-production » faisait justement état des démarches mises en place par de jeunes designers pour « reconquérir le territoire de la production »…

Pierre Paulin a dû attendre la fin de sa vie pour que sa contribution au design national soit réévaluée et reconnue à sa juste valeur. Faudra-t-il encore attendre longtemps pour que l’on se penche sur le cas de l’inventeur du Rigitulle ?

Table "Santiago", 1954

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