Accueil > Uncategorized > Ce que c’est d’être (un designer) brésilien

Ce que c’est d’être (un designer) brésilien

Table / porte-revues Oca : bois, crochet et osier, 2009. © Rodrigo Almeida

Jusqu’au 15 mai prochain, la Fat Galerie à Paris présente une dizaine de pièces du designer Rodrigo Almeida. Inconnu en France il y a encore un an, ce jeune brésilien s’est déjà fait remarquer sur le salon Scènes d’Intérieur en septembre dernier, lors de l’exposition « Talents à la carte » consacrée au design Latino-américain. Difficile en effet de ne pas remarquer ses créations (chaises, tables, luminaires…) étranges et colorées, qu’il fabrique lui-même dans son studio de São Paulo…

Difficile aussi de ne pas y voir une filiation avec le travail de ses augustes compatriotes, les frères Campana : mêmes associations improbables de matériaux « pauvres » (produits finis, chutes de matériaux industriels) détournés de leur fonction initiale et assemblés de manière sculpturale pour donner vie à de nouveaux objets au fort pouvoir de séduction. Sa chaise Africa, composée de cordes sur une structure en métal, évoque instantanément la Vermelha chair (1993) des deux frangins, de la même façon que sa chaise Ripa, avec son assemblage aléatoire de petits morceaux de bois, fait penser à la célèbre Favela Chair (1991).

Les designers (qui se connaissent) partagent il est vrai plus d’un point commun : tous trois ont grandi dans de petits villages de la campagne brésilienne avant d’aller s’établir à Sao Paulo. Tous ont commencé par montrer leur travail en galerie, avant de trouver un éditeur (la société brésilienne Habitart notamment). Enfin, comme Humberto, Rodrigo Almeida est venu à la création d’objets sans être passé par aucune école de design.

Pour autant, on aurait tort de reléguer celui-ci au rang de disciple-suiveur. Si son travail présente certaines similitudes avec celui du célèbre duo, c’est d’abord parce qu’il se nourrit à la même source : la culture populaire brésilienne. Et plus particulièrement la « gambiarra », un terme que l’on pourrait traduire en français par « système D » : cette capacité à trouver des solutions alternatives en improvisant à partir des (rares) ressources disponibles. Cette influence se traduit par des associations insolites de matériaux et des détournements d’objets qui frappent l’esprit par leur ingéniosité.

Les frères Campana ont déjà indiqué que s’ils s’étaient tournés vers des matériaux « low-cost », c’est d’abord parce qu’ils n’avaient pas eu les moyens de faire autrement. Au début s’entend… De la même manière, Almeida déclarait récemment au webzine Sight Unseen que sa pratique de conception était directement liée à son apprentissage, lorsqu’il habitait encore une ferme au Nord du pays : « C’était un mode de vie différent. Nous n’avions pas de centre commercial, donc il était normal de tout faire soi-même : parce que nous avions quand même besoin de ces produits et qu’il était plus économique de les fabriquer à la main… sans compter que parfois ça marchait mieux. »

Chaise Ripa : bois, cuir et textile, 2009. © Rodrigo Almeida

Ses objets possèdent donc un aspect inachevé, une certaine rugosité. Il ne cherche pas à dissimuler leurs imperfections et c’est peut-être l’un des aspects les plus intéressants et les plus surprenants de son travail… au moins pour un public occidental. Il en émane en effet une autre définition du « fait main », entre bricolage ou artisanat. Cette économie de moyens paraît d’autant plus singulière qu’elle s’inscrit dans une production contemporaine marquée par l’omniprésence de la technologie, de la phase de conception sur ordinateur à la fabrication du produit fini. Rien de tout cela donc dans ses créations, mais une spontanéité, une énergie et une créativité que l’on aimerait rencontrer plus souvent.

Chaise Africa : acier et corde, 2006. © Rodrigo Almeida

Le métissage est l’autre aspect de la culture brésilienne qui imprègne le travail de Rodrigo Almeida, comme l’atteste le titre de l’exposition : « The poetics of miscegenation ». Ce travail s’inscrit en effet dans une histoire, personnelle et collective, riche de plusieurs identités et de plusieurs mémoires. Lesquelles trouvent leur incarnation dans sa ville d’adoption, São Paulo, la métropole anthropophage qui, dans son chaos, brasse des flux incessants de migrants venus des quatre coins du monde.

Au niveau de ses créations, ces influences se retrouvent à la fois dans le registre des formes (l’étagère Arara, aux allures de totem, ou l’étagère Arapuca, inspirée des pièges utilisés par les indiens pour la capture des petits animaux), des motifs (la table Sequin, dont le nom et les plateaux font référence aux paillettes du carnaval) et des matériaux (le panier en osier du porte-revues Oca évoque les objets en fibres tressées des populations amazoniennes). Mais dans la plupart des cas, ce métissage est moins lisible, reposant davantage sur une démarche intuitive que vraiment réfléchie. Pour Almeida, « les pièces présentées sont nourries de l’influence de la culture afro-brésilienne, de la culture indigène brésilienne, et de la culture Paulista où tout est hybride, rien n’est évident. L’Africa chair ne ressemble pas à une chaise africaine traditionnelle, mais le rythme et le design de l’objet évoquent l’influence de la culture africaine au Brésil. »

Cette exposition nous plonge donc dans un univers hautement expressif qui, par son ancrage culturel, intrigue et séduit : ce n’est pas le moindre de ses charmes. A cet égard, elle pourrait être la réponse (tonique et joyeuse) du designer à la question « qu’est-ce que c’est être brésilien ? ». Une réponse qui comporterait les mots « diversité » et « fusion » dans chaque phrase…  Et si c’était ça la modernité ?

Table Sequin, bois et crochet, 2009. © Rodrigo Almeida

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :