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Les Nippons perchés

L’un est artiste, l’autre architecte. Les deux sont japonais et ont mis en place, chacun dans leur discipline, des démarches iconoclastes où la dimension collaborative tient une place importante. Surtout, Tadashi Kawamata et Terunobu Fujimori ont en commun de s’intéresser à la notion de refuge, qu’ils traduisent tous deux par la construction de cabanes placées en hauteur.

L'une des "huts" accrochées aux façades du Centre Pompidou par l'artiste Tadashi Kawamata

Même le passant le plus distrait aura remarqué les étranges constructions en bois accrochées depuis le début du mois d’avril aux façades du Centre Pompidou : six au total, réparties de chaque côté du bâtiment, en plus des trois (en carton cette fois-ci) que l’on peut découvrir à l’intérieur du Forum.

Ces « huts », comme il les désigne, sont l’œuvre de Tadashi Kawamata, un artiste japonais qui se décrit comme « une sorte de sculpteur, ou de charpentier ». Le Centre, qui l’accueille jusqu’au mois d’août, préfère le présenter comme un « sculpteur d’architectures et d’espaces urbains ». Quel que soit le terme qui lui corresponde le mieux, Kawamata est une figure plutôt originale dans le paysage de l’art contemporain. Chacun de ses projets est réalisé en collaboration : avec des enfants, des étudiants ou des groupes d’habitants recrutés localement. Chacun utilise exclusivement des matériaux pauvres ou de récupération, parfois ceux disponibles sur le lieu même de l’installation : bois de charpente, cartons, cagettes de fruits et légumes (projet Grandamaison à la Maréchalerie de Versailles, 2008) ou chaises (installation à la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, Paris, 2007). Chacun enfin est conçu spécifiquement en rapport avec le lieu investi (son histoire, son architecture, son environnement, les modes de vie qu’il engendre), même si l’on retrouve la même typologie d’installations un peu partout dans le monde.

Ses « Tree Huts » par exemple sont d’abord apparues au Kunstmuseum de Bonn en 1999. Mais ce n’est que 8 ans plus tard, à partir de Art Basel’07 qu’elles reviennent de manière récurrente dans le travail de l’artiste : à Bâle donc, mais au Madison Square Park de New York (2008), à Berlin (2009), ou encore dans le jardin des Tuileries lors de la FIAC 2008 (installation présentée par la galerie Kamel Mennour, également partenaire de l’exposition au Centre).

L'une des trois "huts" du Forum, Tadashi Kawamata

En voyant celles accrochées sur le Centre Pompidou, on pense d’abord à des nids d’oiseaux : des planches de bois, assemblées de guingois, dont la stabilité semble aussi précaire qu’un jeu de mikado, et qui, de loin évoquent des brindilles. Dans un deuxième temps toutefois, ces fragiles constructions évoquent d’autres assemblages, beaucoup moins bucoliques : les abris de fortune construits par les sans-abri. Kawamata assure pourtant que son projet « n’est pas en rapport avec la rue » et ne nourrit aucune ambition critique.

Pourtant, en fin observateur des environnements urbains, il s’est intéressé dès la fin des années 80 aux abris construits par les plus démunis. En 1991, il conçoit l’installation « Favela in Houston », dans laquelle il édifie une sorte de bidonville en périphérie de la ville texane (un concept ensuite décliné à New York, à Ottawa et à Ushimado). Ses « Tree Huts » sont d’ailleurs issues de la même réflexion : lors d’une résidence au P.S.1 Contemporary Art Center de New York (1985), il commence à concevoir des structures inspirées de celles construites par les SDF new-yorkais. Il a ensuite l’idée de les élever au-dessus du sol, en les accrochant à des arbres : elles constituent ainsi un double refuge, protégeant ses habitants du froid et des intempéries, mais aussi des dangers de la rue… Difficile donc d’imaginer que pour son installation de Beaubourg, l’artiste n’ait pas été sensible à la présence des nombreux sans-abri aux abords immédiats du Centre. Qu’il y ait ou non une intention de sa part, il parvient en tout cas à convoquer dans notre esprit ces images de la précarité, que chaque Parisien côtoie quotidiennement sans vraiment les voir.

"hut" accrochée sur l'une des façades extérieures du Centre Pompidou, Tadashi Kawamata

Dans l’interview-vidéo que l’on peut voir sur la mezzanine du Centre, Kawamata donne une autre interprétation de son travail : insistant sur la dimension éphémère de ses créations (dont ne subsistent que des enregistrements photographiques ou audiovisuels), il compare successivement ses « huts » à une bosse (qui fait partie du corps, mais comme une extension), à un chewing-gum collé sous un banc et… aux chiures de pigeons sur les édifices publics !

Influencé par le travail de Gordon Matta-Clarck, par l’énergie du mouvement punk et par l’effervescence architecturale qui régnait à Tokyo dans les années 80, l’artiste construit une œuvre qui réveille en chacun de nous un désir d’enfant : celui de contribuer, même de manière dérisoire et temporaire, à façonner le visage de notre environnement urbain. Un visage peut-être plus accueillant, plus ludique et plus humain.

L’architecte et historien de l’architecture Terunobu Fujimori est lui aussi fasciné par les cabanes, qu’il considère comme une forme d’expression fondamentale et universelle. Lorsqu’on lui demande quels sont ses bâtiments favoris, il cite d’ailleurs la petite maison Tudor perchée sur un tilleul du parc de Pitchford Hall, dans le Shropshire (construite en 1692), le cabanon de Le Corbusier à Roquebrune-Cap-Martin (construit en 1952), ou encore les traditionnels pavillons de thé japonais. Par leurs dimensions très compactes et leur grande simplicité, ces derniers constituent à ses yeux « la forme ultime d’architecture individuelle », qu’il compare à… une extension corporelle.


Petite maison Tudor perchée sur un tilleul de Pitchford Hall, dans le Shropshire, construite en 1692

Traditionnellement, ces structures étaient construites par les maîtres du thé qui y officiaient, sans l’intervention d’un architecte ou d’un charpentier. Suivant cet exemple, Fujimori a décidé en 2003 de construire lui-même et pour son propre usage un petit pavillon de thé sur un terrain familial de Chino (région de Nagano, au Japon). Les photos de cette micro-architecture, baptisée Takasugi-an (que l’on pourrait traduire par « une maison de thé trop haute »), ont rapidement fait le tour du monde. Et pour cause… Comme à son habitude, l’architecte a pris quelques libertés par rapport aux traditions, choisissant de hisser sa maisonnette (dont la forme évoque les illustrations d’un conte pour enfant) au sommet de deux troncs de châtaigniers, à 6 mètres du sol.

L’unique pièce intérieure, simplement meublée de tatamis en bambou, est pourvue d’une baie vitrée offrant une vue aérienne sur la campagne environnante. Cette ouverture se substitue aux traditionnels kakémonos qui étaient accrochés aux murs des pavillons de thé et dont les illustrations indiquaient le passage des saisons.

Le pavillon de thé Takasugi-an, de Terunobu Fujimori, 2003

Sur la scène architecturale japonaise, Fujimori fait figure de trublion. Ce personnage iconoclaste, venu à l’architecture sur le tard (il avait 44 ans lorsque les habitants de son village natal lui demandèrent de construire un petit musée dédié à l’une des plus anciennes familles de la région : le musée Jincho-Kan Moriya Shiryo-Kan, 1992), développe depuis près de 20 ans une œuvre singulière, parfois qualifiée de « néo-primitive ». Privilégiant les matériaux naturels (bois, pierre, terre et végétaux), il puise son inspiration dans les outils et les techniques de construction traditionnels, issues de toutes les ères géographiques (du Japon au Mali, des toits de chaume normands aux maisons en adobe de l’Ouest américain) et des temps pas si anciens où l’architecture n’était pas encore (exclusivement) une affaire d’architectes. Ces auto-constructions représentent à ses yeux une forme d’expression fondamentale, à taille humaine, dont ne subsiste plus aucune trace dans l’architecture contemporaine.

L’architecte, qui travaille en dehors de toute agence, conçoit d’ailleurs son activité sur un mode largement collaboratif, recrutant des étudiants pour finaliser les détails de ses projets et s’entourant de volontaires (réunis dans un groupe informel d’amis proches : la Jomon Company) pour porter la touche finale à l’aménagement intérieur.

Dans quelques jours, le public Londonien aura la chance de découvrir sa dernière création. Dans le cadre d’une exposition baptisée 1:1 – Architects Build Small Spaces, le Victoria & Albert Museum lui a en effet demandé (ainsi qu’à six autres architectes internationaux), de concevoir et de construire à taille réelle une structure sur les thèmes du refuge et de la retraite…

Mise à jour du 3 juillet 2010:

Ci-dessous une photo de la « Beetle’s House », de Terunobu Fujimori, présentée actuellement (jusqu’au 30 août 2010) au Victoria & Albert Museum dans le cadre de l’exposition 1:1 – Architects Build Small Spaces.


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