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Noroc : le design au service d’une cause

Collection de mobilier artisanal Noroc, de Julien Devaux. Photo : Dominique Feintreni

Comme chaque année à la même époque, le VIA consacre une exposition aux créations d’étudiants en fin de cursus dans les principales écoles de design hexagonales. Julien Devaux, un designer de 26 ans fraîchement diplômé de l’ENSAD (section Design Objet) est l’un d’eux.

Son projet, baptisé « Noroc » (« santé » et « bonheur » en roumain), est le fruit d’un partenariat avec Moldavenir, une association de solidarité internationale dont l’action se concentre sur l’un des pays les plus pauvres d’Europe : la Moldavie. Touché par de graves difficultés économiques, le pays connaît depuis quelques années une véritable hémorragie démographique. L’objectif de l’association est de venir en aide aux populations rurales, en mettant en place des actions leur permettant de vivre dignement de leur travail, en restant sur place.

C’est dans ce cadre que s’inscrit Noroc. Initié en janvier 2010, ce projet a pour finalité la création d’un atelier de production artisanale à Dubăsarii Vechi, un village de 6 000 habitants situé à une quarantaine de kilomètres de la capitale moldave (Chişinău). L’idée est simple : capitaliser sur les savoir-faire traditionnels, les valoriser et encourager leur transmission afin de donner de nouvelles perspectives économiques aux jeunes du village, et une alternative à l’émigration.

La vannerie est l’un de ces savoir-faire. C’est celui qu’a choisi Julien Devaux pour concevoir une première collection de mobilier artisanal (tabouret, table basse, luminaire, corbeille à papier et vide-poches), où l’osier tressé vient se greffer sur des objets récupérés dans les décharges sauvages qui pullulent dans la campagne moldave.

Économie solidaire, écologie et valorisation de l’artisanat grâce au design : Noroc aborde intelligemment plusieurs problématiques bien contemporaines, et parvient en même temps à séduire par la beauté des objets auxquels il donne vie. Un autre design est possible. Explications par Julien Devaux.

Luminaire Lidia, de Julien Devaux. Photo : Dominique Feintreni

Quelle a été la genèse de ce projet ?

Julien Devaux : Mon mémoire de quatrième année à l’ENSAD portait sur le design et l’aide humanitaire. Au cours de mes recherches, j’ai rencontré différents acteurs humanitaires, dont Moldavenir. J’ai été séduit par leurs valeurs et par leur approche, qui place l’individu au centre de leur action. Je leur ai donc proposé de développer un projet et ils m’ont suggéré de me rendre sur place, en Moldavie, afin d’évaluer les besoins de la population locale. Un mois après le premier contact, j’étais déjà sur le terrain, dans le village de Dubăsarii Vechi. Et comme je viens d’une école de création, je me suis vite retrouvé dans les ateliers des artisans…

Quels sont les savoir-faire que vous avez découverts ?

J. D. : L’artisanat est énormément présent là-bas et, du fait de l’absence de ressources et de moyens, les gens sont tous très bricoleurs. Il y a beaucoup de menuisiers, de meuniers, du tissage, de la broderie, de la poterie… L’après-midi, les enfants vont tous dans de petits centres de formation où ils bricolent et apprennent certaines techniques artisanales comme la sculpture sur bois. Comme j’avais peu de temps pour développer mon projet de diplôme, j’ai dû faire des choix et me suis tourné vers la vannerie, qui est une tradition locale. Mais dans la suite du projet, il est prévu de s’intéresser à d’autres savoir-faire.

Vide-poches Tania, de Julien Devaux. Photo : Dominique Feintreni

Quelle est l’utilisation traditionnelle de la vannerie ? Quels types d’objets sont fabriqués?

J. D. : Il y a une énorme production à Pâques, pour produire des paniers en osier. Cela fait partie de la tradition orthodoxe. La vannerie servait aussi aux activités agricoles, pour transporter et conserver les récoltes, mais ces objets ont bien sûr été remplacés par les matières plastiques.

Que connaissiez-vous de la vannerie avant d’y aller ?

J. D. : Rien du tout ! J’ai découvert ça là-bas, mais j’adore travailler la matière, donc je m’y suis mis aussi. J’ai commencé à me renseigner sur Internet, puis j’ai rencontré des artisans : sur place mais aussi en France, car les techniques sont à peu près les mêmes, avec deux ou trois variantes.

Comment vous est venue cette idée d’objets hybrides, à base de vannerie et d’objets trouvés ?

J. D. : Lors de mon deuxième voyage, j’ai rencontré quelques problèmes pour monter le projet : c’était au mois d’avril et les personnes étaient occupées aux champs. J’ai donc profité de mon temps libre pour me balader autour du village. C’est à ce moment-là que j’ai découvert le problème de la gestion des déchets : il n’y a pas de ramassage des déchets dans les villages. Les habitants les conservent et essayent d’en brûler le plus possible. Le reste est stocké dans le jardin jusqu’à ce qu’il y en ait trop. À ce moment-là, quelqu’un vient déblayer. Les déchets sont emmenés dans des « décharges » à ciel ouvert où tout s’envole, tout dégringole, il y en a partout. Et là, j’ai découvert une vraie richesse, une mine d’or d’objets à récupérer. De beaux objets qu’il fallait juste un peu poncer. D’un seau qui n’avait plus de fond, donc plus d’utilité, on pouvait faire un petit luminaire…

Décharge aux abords de Dubăsarii Vechi, Moldavie, avril 2010. © Julien Devaux

Avez-vous conçu les objets seul ou en collaboration avec les artisans locaux ?

J. D. : Je pensais au début que les modèles allaient naître d’une énergie de rencontre entre les artisans, les jeunes et moi-même… Ça n’a pas été le cas. Il est très difficile de créer une dynamique si l’on n’arrive pas avec des modèles et des financements. J’ai donc dessiné la collection sur place, dans le vif du sujet, en très peu de temps et de manière intuitive. L’idée était de montrer qu’il était possible de faire des choses différentes de ce qu’ils avaient l’habitude de faire, à partir des mêmes techniques et des mêmes matériaux. L’utilisation des déchets pouvait aussi être un point de départ intéressant. La récupération fait déjà partie de leurs usages : j’ai vu de la vannerie avec du fil électrique de téléphone par exemple… J’ai présenté les modèles aux artisans et c’est à partir de là que s’est initié un dialogue. En fonction de la faisabilité, il y a eu des retours de leur part, on a beaucoup parlé. Ils aiment transmettre leur savoir-faire, qu’on s’intéresse à leur travail…

Justement, y a-t-il déjà une transmission de ce savoir-faire entre les générations ?

J. D. : Il y a quelques ateliers où le fils suit le père, où la fille travaille avec la mère sur le métier à tisser, mais très peu. C’est justement l’un des objectifs de mon projet : valoriser le travail des jeunes qui apprennent avec leurs parents. La grosse catastrophe de ce pays, ce qui m’a vraiment marqué, c’est que les jeunes ont très peu d’espoir d’avenir dans leur village ou dans leur pays. Donc ils se tournent vers l’étranger, où ils espèrent trouver un boulot bien rémunéré, et partent plusieurs années. Il y a énormément de familles éclatées. C’est pourquoi j’aimerais vraiment travailler avec les jeunes artisans, pour les soutenir dans leur activité.

Tabouret Père Alex, de Julien Devaux. Photo : Dominique Feintreni

L’idée est donc de poursuivre le projet ?

J. D. : Oui, les objets qui sont exposés à la galerie du VIA ne sont que des prototypes. L’objectif à présent est de lancer une production locale et d’ouvrir un marché à l’export pour soutenir les artisans et leur permettre de rester dans leur village. Les artisans travaillent aussi beaucoup pour répondre aux besoins locaux, donc il est aussi important de maintenir cet équilibre.

Les objets que vous avez conçus sont-ils nécessairement des pièces uniques ?

J. D. : Le travail à partir d’objets de récupération impose en effet le principe de pièce unique. On peut concevoir une série de tabourets, mais chacun sera unique. Ce qui implique à chaque fois d’engager une réflexion sur l’objet de départ, d’analyser son état de dégradation et de trouver des solutions adaptées à chacun. Donc ce ne sera pas un travail automatique, ce qui me paraît intéressant, en plus de l’aspect écologique. Seulement, c’est aussi une contrainte parce qu’il est impossible de savoir par avance combien d’objets il sera possible de récupérer. Si on envisage une production en petite série, cela risque d’être un problème. Ça fait partie des questions sur lesquelles on réfléchit en ce moment…

À présent que vous êtes diplômé, quels sont vos projets ?

J. D. : Je suis en pleine réflexion. Ce projet-là me plait, et j’aimerais le mener à terme. De manière générale, je m’intéresse aux problématiques sociales, solidaires : penser la production différemment qu’à l’heure actuelle, penser plus local, penser aux consommateurs aussi… à la problématique des objets que l’on consomme. Pour Noroc, j’ai travaillé en Moldavie, mais s’il était possible de faire la même chose en France, je serais ravi.

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