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Pili Wu, l’alchimiste

IKEA plus TERTIAL, lampe de bureau. Designer : Pili Wu, maître d’art : Jian-an Su, orfèvre

Pili Wu a sobrement intitulé sa série « Ikea Plus ». un nom descriptif, même pas moqueur, pour un projet qui a dû susciter un certain étonnement chez le célèbre fabricant de meubles suédois : ce jeune designer taïwanais a en effet pioché dans le catalogue Ikea cinq objets qui lui étaient familiers, et qu’il a entrepris de « customiser ». Rien à voir pourtant avec une blague de potache : si piratage il y a, c’est bien dans le sens d’une sublimation, pas d’un sabotage.

Ce terme lié à l’alchimie s’applique d’ailleurs plutôt bien au projet : transformer des objets communs, produits en grande série et distribués aux quatre coins du monde, en objets extraordinaires et précieux, grâce à l’intervention de maîtres d’art.

Le dossier et l’assise de la chaise Herman, laissés aux mains d’un maître laqueur, se couvrent ainsi d’un cerisier en fleur. L’un des pieds de la table Vika se pare d’une sculpture en bois, figurant  la déesse Guan-Yi chevauchant un dragon. Le réflecteur de la lampe Tertial, revu par un orfèvre, transforme une simple ampoule en véritable boule de feu… L’objet le plus banal devient support de contemplation et d’émerveillement, ré-enchanté par une iconographie et des savoir-faire que l’on peine à associer à des objets « made in Taiwan ». Et pourtant… Pili Wu nous confirme, s’il était encore nécessaire, qu’à l’Est il y a vraiment du nouveau…

La série « Ikea Plus » a été développée dans le cadre plus large d’un projet baptisé Yii, initié en mai 2009 par le Taiwan Craft Research Institute et placé sous la direction créative du designer hollandais Gijs Bakker, co-fondateur de Droog Design.

Yii a pour objectif de stimuler un dialogue créatif entre designers et artisans taïwanais, afin de garantir la pérennité et le renouvellement de métiers d’art (sculpture sur bois, laque, orfèvrerie…) qui trouvent encore l’essentiel de leurs débouchés dans l’aménagement des temples bouddhistes. Cette première collection, qui a mobilisé une quinzaine de designers et autant d’artisans, a été présentée lors du dernier salon du meuble de Milan. Elle sera exposée pour la première fois à Paris du 3 au 7 septembre prochains, sur le salon Now ! Design à vivre (Hall 7, Stand K182 L179).

En attendant, Pili Wu a accepté de répondre à quelques questions.

IKEA plus HERMAN, chaise. Designer : Pili Wu, maître d’art : Li-shu Huang, laqueur (design original : Ola Hermansson)

Comment vous est venue cette idée de fusionner artisanat d’art et produits industriels ?

Pili Wu: Pour concevoir ce projet « IKEA plus », je suis parti des objets qui m’étaient familiers : les lampes, les chaises et les verres que j’utilisais personnellement. Lorsque j’ai commencé à collaborer à Yii, j’ai rencontré ces incroyables maîtres d’art taïwanais. Bien sûr, au début, tout me semblait étrange, mais j’ai associé plutôt instinctivement ces artisanats traditionnels tellement délicats aux produits IKEA. J’ai directement présenté cette idée un peu folle à Gijs Bakker, le directeur créatif de Yii. Il a beaucoup aimé le concept, et à partir de là, j’ai commencé à organiser des réunions avec les maîtres d’art de notre groupe. Ces discussions m’ont permis de découvrir de nombreuses possibilités et de donner un sens plus profond à ces produits industriels en les combinant avec différents métiers d’art.

Votre projet mélange des cultures ou des idées qui sont généralement considérées comme opposées : l’industrie globalisée et l’artisanat local, la culture occidentale et la culture orientale, l’ordinaire et l’extraordinaire … Êtes-vous intéressé par l’idée de métissage, et pourquoi ?

P. W.: L’enseignement du design tel qu’il se pratique en Asie est centré sur le design occidental. Dès que nous commençons notre formation de designer, nous sommes influencés par les idées occidentales : nous étudions les écrits occidentaux, nous lisons des magazines de design occidentaux et achetons des meubles conçus par des designers occidentaux. En tant que nation insulaire, Taiwan possède une histoire et une culture complexes. Nous avons été colonisés et gouvernés par les Espagnols, les Hollandais, les Japonais et les Chinois. L’île est située à un croisement important entre l’Orient et l’Occident. Cela génère un mélange intéressant de cultures que nous entretenons à notre manière. Au cours des années 60 et 70, Taiwan était dans une phase de sous-traitance : des milliers d’usines fabriquaient des produits pour le compte de marques étrangères et les exportaient vers les marchés d’outre-mer, ce qui a permis à Taiwan de développer la force qu’on lui connaît aujourd’hui dans le secteur manufacturier. En 2010, la société a changé. Nous avons commencé à nous concentrer sur notre propre culture et notre propre design. De nombreuses usines ont été démontées ou délocalisées en Chine continentale. Cette histoire compliquée se reflète dans les rues de Taiwan. Pour quelqu’un comme moi, qui a passé toute sa vie sur cette île, cela génère une émotion très profonde, qui a façonné mon approche du design et mon l’inspiration.

Pourquoi avoir choisi la marque Ikea et comment avez-vous travaillé avec eux?

P. W.: Comme je l’ai mentionné plus tôt, j’ai commencé à travailler à partir de produits que j’utilise personnellement. Le plus drôle, c’est que ce n’est PAS une collaboration avec IKEA. En fait, IKEA n’est probablement même pas au courant de ce projet. J’ajoute simplement une touche d’artisanat local à un produit global, et cet ajout ne pourrait exister par lui-même. Prenez par exemple l’objet « IKEA plus 365+ » : sans le verre IKEA, la partie supérieure, qui a été fabriquée par un maître verrier, n’a pas de sens. Bien sûr, j’aurais pu choisir n’importe quelle autre marque globale, mais IKEA est un parfait exemple de production de masse et de mondialisation. Les objets Ikea sont utilisés partout dans le monde et tout le monde les connaît. Où que j’aille, ils apparaissent toujours autour de moi, ce qui est le contraire de ce que nous essayons de promouvoir : l’artisanat local taïwanais. C’est ce que j’ai voulu mettre en cause, et l’idée sur laquelle je travaille : engager un dialogue entre l’industrie et les artisanats locaux des quatre coins du monde.

IKEA plus 365+. Designer : Pili Wu, maître d’art : An-fu Huang, verrier.

Dans votre travail, l’artisanat se greffe aux produits Ikea de manière très harmonieuse et « pacifique ». D’après vous, le design industriel et l’artisanat traditionnel sont-ils opposés ou complémentaires?

P. W.: N’importe quel produit se compose de deux éléments : la fonction et l’émotion. Pour moi, le design industriel représente l’aspect fonctionnel du produit, tandis que l’artisanat traditionnel représente sa part émotionnelle. Donc je pense que ces deux éléments devraient se fondre l’un dans l’autre et se compléter pour créer de bons produits. Taiwan est un endroit où se mêlent de nombreuses cultures étrangères, mais elles cohabitent toutes harmonieusement avec la culture taïwanaise car, de par notre situation géographique, nous sommes ouverts à tout ce qui vient de l’étranger. Si vous veniez à Taiwan, vous saisiriez ce sentiment d’harmonie auquel je fais référence. Tenez, par exemple, nous avons une boisson spéciale ici qu’on appelle le « thé au lait de perle », ou encore le « thé à bulles ». C’est l’exemple parfait de ce mélange pacifique : un mélange de thé noir, de lait et de perles de tapioca. Ces trois éléments semblent très différents, mais leur mélange est exceptionnellement bon !

Dans la série « Ikea plus », vous vous servez de l’artisanat pour donner une dimension décorative, luxueuse et narrative aux objets du quotidien. Le travail artisanal n’apporte rien à la fonction de l’objet, mais contribue à sa beauté et à son expressivité. Est-ce que cela correspond à votre vision de l’artisanat ?

P. W.: Un produit industriel doit générer le plus grand bénéfice économique possible. Ces objets sont donc conçus pour être modulaires, produits en grande série et transportables à moindre coût. Les produits artisanaux en revanche se définissent en général par un travail fait main, en petite série, et un soin extrême apporté aux détails. Ils peuvent même être liés à l’invisible, posséder une charge spirituelle, intégrer des éléments de la culture locale ou un sens religieux. Ils peuvent refléter le prestige associé aux collections d’art ou susciter un sentiment de nostalgie… Comme je l’ai déjà mentionné, je veux que les gens envisagent mes objets comme un croisement entre ces deux univers.

Chacun des cinq objets de la série fait appel à un métier d’art différent. Pourquoi ce choix ? Que saviez-vous sur chacun de ces métiers avant de commencer à travailler sur ce projet?

P.W.: Ces cinq projets ont été réalisés par cinq maîtres d’art différents, chacun étant responsable d’une pièce de la série. Je suis le plus jeune des designers sélectionnés pour prendre part au projet Yii, donc chacun de ces artisans a un peu été mon professeur. Plus je me suis engagé à leurs côtés, plus j’ai pris conscience de l’esprit et de l’immanence des métiers d’art. Il y a une énorme différence entre l’apprentissage des métiers d’art et l’apprentissage du design produit, surtout pour quelqu’un comme moi qui a grandi dans une grande ville. Taiwan est un tout petit pays, mais il y a 23 millions de personnes qui vivent sur cette petite île. Vous pouvez imaginer les différentes cultures qui se mélangent ici, et l’abondance des ressources culturelles que possède Taiwan. C’est un peu le sens de l’adage « Crouching Tiger, Hidden Dragon » (tigre accroupi, dragon caché). Ce projet m’a donné l’immense opportunité d’utiliser l’artisanat traditionnel taïwanais, et d’engager un dialogue culturel avec le reste du monde.

IKEA plus VIKA, table. Designer : Pili Wu, maître d’art : Wei-wen Lan, sculpteur sur bois.

Comment avez-vous travaillé avec chaque artisan ? Avez-vous dessiné chaque objet avant de les rencontrer ou avez-vous réfléchi ensemble dès la phase de conception ?

P. W.: J’ai conçu chaque objet avant de travailler avec eux, mais avant d’arriver au concept, j’avais déjà discuté avec chaque artisan, étudié son processus de travail et sa signification culturelle. Après ça, j’ai commencé à définir le concept dans ma tête. La réalisation de chaque pièce a représenté d’importants défis, mais à la fin, ça valait vraiment la peine.

Pensez-vous que cette expérience va influencer votre pratique de designer ? Avez-vous l’intention de continuer à travailler avec ces savoir-faire traditionnels ?

P. W.: Je vais poursuivre ma collaboration avec Yii. Donc oui, je vais continuer à travailler avec l’artisanat traditionnel, parce que c’est quelque chose qui est étroitement associé à l’endroit où j’ai grandi, et cette collaboration m’offre l’opportunité de présenter ma propre culture au reste du monde.

IKEA plus LAMPAN, lampe de table. Designer : Pili Wu, maître d’art : Tsun-jen Lee, maître céramiste. (design original : Carl Ojerstam et Magnus Eleback)

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