Accueil > Uncategorized > Jean Couvreur : partition pour quatre artisans d’art

Jean Couvreur : partition pour quatre artisans d’art

Le 18 décembre dernier, le Pôle Expérimental Métiers d’Art (PEMA) de Nontron et du Périgord vert organisait une conférence intitulée « Design et artisanat » lors des Escales du design 2010 de Bordeaux. Etaient présents autour de la table : Sophie Rolin, responsable du pôle, Jean Couvreur, le dernier designer invité, et l’un des quatre artisans avec lequel il a collaboré lors de son séjour, le céramiste Tristan Chambaud-Héraud.

Sophie Rolin a commencé par rappeler le contexte qui a conduit à la création du PEMA : une région avec une importante tradition artisanale mais fragilisée par les fermetures d’usine des années 80, la volonté de la municipalité de Nontron de redynamiser l’activité économique et sociale en capitalisant sur les ressources locales et finalement la création du pôle en 2000. À la même époque, l’agence culturelle de la Dordogne mettait en place un réseau de résidences de l’art. L’une des premières actions du PEMA a donc été de se mettre en relation avec cet organisme pour créer, à Nontron, une résidence spécifique aux métiers d’art.

C’est ainsi qu’a émergé l’idée d’inviter des designers pour initier un échange de savoir-faire et de compétences avec les artisans nontronnais. Comme l’a précisé Sophie Rolin : « L’idée était d’essayer de faire en sorte que les professionnels métiers d’art ne soient pas simplement exécutants par rapport à un artiste en résidence ». D’où un programme profondément collaboratif, conçu pour que chacun puisse tirer profit de l’expérience de l’autre. Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur le principe et le déroulé de ces résidences, je renvoie à l’article que j’ai écrit à ce sujet il y a un peu moins d’un an.

Après un rapide aperçu des trois résidences précédentes (Matali Crasset, Godefroy de Virieu et Stefania du Petrillo), la parole est allée à Jean Couvreur, qui a présenté sa propre expérience. Diplômé de l’ENSCI en 2006, ce designer de 29 ans, basé à Paris, partage son activité entre la création d’objets, de mobilier, la scénographie d’exposition et l’aménagement d’espaces. Il a notamment réalisé une partie de la scénographie de la toute nouvelle Cité internationale de la dentelle et de la mode de Calais.

Ce rapport à l’espace a sans doute contribué au choix de son dossier puisque le thème initial choisi pour cette quatrième résidence était l’éco-habitat. Jean Couvreur a effectué un premier séjour à Nontron en septembre 2009, puis un second un mois plus tard : découverte la région, rencontre avec les acteurs économiques et culturels locaux, animation d’un workshop auprès des élèves de la section Arts appliqués du Lycée Albert Claveille de Périgueux et surtout, début des échanges avec les professionnels métiers d’art mobilisés sur le projet.

Les premières réflexions autour du thème de l’éco-habitat ne permettent pourtant pas de dégager de pistes de travail : « ce thème-là est resté longtemps flou. Qu’est-ce qu’on définit réellement comme éco-habitat ? Est-ce que c’est l’éco-construction ? Le développement durable ? Il y a plein de notions qui entrent en jeu, qui sont vraiment difficiles à aborder si l’on n’a pas véritablement de contraintes. Il faut ajouter à cela que le travail des artisans intègre déjà des notions de développement durable : la plupart travaille avec des matériaux locaux pour des clients locaux. Je trouvais que cette démarche était déjà suffisamment ancrée dans leur activité pour qu’on puisse un peu la mettre de côté ».

Au-delà du thème lui-même, le designer doit faire face à d’autres questionnements, liés à la particularité de la résidence, qui n’impose ni budget, ni cahier des charges : « on oscille entre différentes choses : est-ce qu’on aborde le sujet de manière plus artistique ? plus industrielle ? Les contraintes, il faut un peu se les trouver ».

Les échanges initiés précédemment par le PEMA avec le VIA permettront de clarifier la vocation de la résidence et d’orienter le travail du designer. Parallèlement, Jean Couvreur commence à entrevoir des axes de recherche. Convaincu que la production des professionnels métiers d’art représente « une forme d’alternative à des produits industriels qui ont de plus en plus tendance à perdre en qualité, en rapport humain », il décide de se repositionner sur ce thème. « Je me suis demandé comment on pouvait travailler ensemble de manière à valoriser leur savoir-faire, leur matière. Et je me suis dit que cette matière, on allait commencer par l’expérimenter sans se demander immédiatement quelle en serait l’application, sans se dire on va faire une lampe, on va faire ceci, on va faire cela… »

Laisser parler la matière, explorer ses capacités techniques et esthétiques : le fil rouge est trouvé. Il sera décliné tout au long des recherches engagées avec chacun des quatre artisans associés au projet : Marilia Schetrite, vitrailliste et verrier à froid, Caroline Samuel, maroquinière, Alexander Hay, ébéniste, et Tristan Chambaud-Héraud, céramiste. Quatre rencontres créatives placées sous le signe de l’expérimentation, dont le résultat sera présenté du 19 février au 23 avril prochain au château de Nontron, dans le cadre d’une exposition intitulée « Jean Couvreur, partition pour 4 artisans d’art ».

En attendant, voici un rapide aperçu de la démarche engagée entre le designer et chaque artisan, illustrée par les premiers prototypes nés de leurs recherches.

En haut à gauche : Marilia Schetrite et Jean Couvreur (photo : Bernard Dupuy). En haut à droite et en bas : prototypes et essais.

Au-delà de son activité de vitrailliste, Marilia Schetrite pratique le fusing, une technique de verrerie qui consiste à assembler en les superposant des morceaux de verre collés à froid avant de les fusionner en les passant au four. Mais le four ne lui sert pas simplement à cuire les pièces : elle s’en sert aussi pour créer des déformations. Séduit par cette particularité, Jean Couvreur a décidé d’en faire le point de départ de leur collaboration, en se basant sur une idée simple : faire tomber des morceaux de verre colorés sur des tubes fluorescents, « un peu comme du linge sur un fil ». Pas un, mais plusieurs, chacun d’une taille différente afin que leur superposition multiplie le jeu des couleurs et vienne « valoriser cette lumière très blanche, très industrielle ». Au fur et à mesure des essais leur est venue l’idée de développer une série de lampes et d’appliques, et de poser les morceaux de verre sur des supports en bois, « à l’échelle de la table ». Une alliance subtile des deux caractéristiques du travail de Marilia Schetrite : la découpe sur le vitrail, et la mise en volume au moyen du fusing.

À gauche : Caroline Samuel et Jean Couvreur (photo : Bernard Dupuy). À droite : prototype de la lampe de bureau.

Caroline Samuel travaille le cuir, essentiellement à la main, pour créer des sacs, des portefeuilles, de petits accessoires, sur commande ou en petite série. Sa collaboration avec Jean Couvreur l’a amené à explorer de nouvelles applications, de nouveaux volumes, et à interroger les propriétés techniques de son matériau de prédilection. Les deux créateurs ont donc commencé par travailler sur de fines bandes de cuir, qu’ils ont assemblées en les triangulant de manière à obtenir une véritable rigidité. Ces expérimentations ont d’abord donné naissance à une lampe de bureau à la ligne sobre et élégante : le corps de la lampe se divise en trois au niveau de sa base pour lui assurer une bonne stabilité, et se courbe à son sommet pour accueillir la partie éclairante, composée d’un système de leds. Prochain défi : à partir du même principe, concevoir une liseuse d’une hauteur de 1,30m qui mette encore plus en évidence les capacités structurelles du matériau.

Alexander Hay et Jean Couvreur (photo : Bernard Dupuy).

Jean Couvreur et Alexander Hay se sont tout de suite découverts des envies communes, mais les croquis se sont dans un premier temps multipliés sans vraiment donner jour à un projet concret. Jusqu’à ce que l’ébéniste impose ses règles : travailler à partir des planches de châtaignier de « 18 cm de large par 2 cm d’épaisseur » qui garnissent son atelier. Pour le designer, l’étape suivante a consisté à trouver un moyen d’atténuer un peu la raideur de cette matière première : « des planches de bois, ça fait pas forcément rêver… je me suis demandé comment l’on pouvait donner un peu de volume et de rondeur à ce châtaignier ». Cette réflexion l’a conduit à concevoir une gamme de petit mobilier pliant (banc, table basse…), où le matériau est travaillé par facettes assemblées par des charnières. Au final, des objets fonctionnels et ergonomiques, créés dans un souci d’économie de matière, que l’on pourra découvrir dans un peu moins d’un mois au château de Nontron.

À gauche : Tristan Chambaud-Héraud et Jean Couvreur (photo : Bernard Dupuy). À droite : prototypes des enceintes en céramique avec, au premier plan, les dessins du designer.

Parmi les quatre artisans ayant collaboré avec Jean Couvreur, Tristan Chambaud-Héraud était donc le seul à être présent aux Escales du design. Ce jeune céramiste crée presque exclusivement des pièces uniques, non utilitaires, telles que des colonnes et des coupes de très grande taille. Il fait partie de ces artisans dont la pratique s’apparente davantage à une profession de foi qu’à une simple activité : depuis son installation en Dordogne, en 2004, il a construit lui-même les trois fours que compte son atelier. Le dernier en date, un four de type Anagama, possède un volume utile de 5m3. Chaque cuisson dure une centaine d’heures et nécessite deux jours et deux nuits pour monter en température…

Pour exploiter la longueur de ce four hors du commun, Jean Couvreur a eu l’idée de travailler de grandes lames de terre qui serviraient à produire des bancs ou des étagères. Mais peu après être sorties du four, celles-ci sont entrées en résonance en raison de leur taille et se sont brisées. Ce phénomène a eu pour effet de réorienter les recherches des deux créateurs sur les propriétés sonores de la céramique. Comment ce matériau, travaillé avec des techniques ancestrales et si difficilement contrôlables, pourrait-il servir à produire des enceintes haute-fidélité ? Motivés par cet objectif un peu fou, le designer et l’artisan multiplient les recherches et les expérimentations : le premier propose des formes et des idées au second qui tente de leur donner corps en se les appropriant. Un travail d’une précision extrême, encore en cours au moment de la conférence, dont devrait émerger une série d’objets aux dimensions monumentales, capables de produire chacun un son différent et unique.

Interrogé sur les raisons qui l’ont convaincu de s’embarquer dans cette collaboration avec le designer, Tristan Chambaud-Héraud a évoqué l’intérêt qu’il avait trouvé à travailler avec quelqu’un qui ne vienne pas du milieu céramique et n’ait qu’une connaissance générale des particularités de ce matériau : « cela permet une vision différente. Lorsque je travaille, j’ai les contraintes de la céramique imprimées dans la tête, et il y a des pièces auxquelles je ne vais pas penser parce que je sais que leur réalisation est très complexe ou qu’elles me semblent irréalisables ».

De son côté, Jean Couvreur a insisté sur l’importance de la relation entre le designer et l’artisan, et sur la nécessité pour ce dernier de parvenir à s’emparer du projet pour le faire vivre. Ce qui implique également, pour le designer, de fournir des dessins assez neutres pour que l’artisan prenne la liberté de les interpréter. Un avis partagé par Sophie Rolin, pour qui la nature de cette relation est à chaque fois différente, de même que les motivations et les attentes des professionnels métiers d’art. Avec un point commun toutefois : « au final, on se rend compte que ceux qui arrivent à faire aboutir les projets sont ceux qui ont l’envie d’avoir un échange, qu’il y ait une expérience ».

D’autre problématiques ont encore été évoquées au cours de cette conférence, telles que celles de la paternité des objets créés (« quelle part appartient vraiment au designer, quelle part appartient au professionnel Métier d’Art ? ») ou de l’enracinement local de la production et donc de son rapport à l’identité du territoire. Bref, ce programme de résidences aborde tout un cas de questions absolument centrales au débat entre design et artisanat. Il constitue donc un laboratoire nécessaire au développement de ce type d’initiatives et une précieuse source d’expériences pour les designers et artisans tentés par une collaboration. Espérons que des conférences telles que celle-ci, et l’appui récent apporté par le VIA aux responsables du PEMA permettent de lui donner davantage de visibilité et d’écho au niveau national.

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :