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Yasuhito Hirose : éloge de la poussière

Dust Lamp, de Yasuhito Hirose (2010)

Je suis tombé récemment sur le projet de diplôme de Yasuhito Hirose, un designer japonais sorti de la Design Academy Eindhoven en 2009. Dust Lamp (c’est son nom) est une lampe de sol dont l’abat-jour est constitué d’une simple armature de métal. Cette armature capte la poussière de l’air jusqu’à constituer une enveloppe qui peu à peu la recouvre entièrement.

Chacun de nous a déjà observé le ballet silencieux des particules de poussière en flottaison dans l’air, lorsqu’un rayon de soleil éclaire une pièce obscure. Yasuhito Hirose s’en est inspiré pour concevoir cet objet étrange, qui effraie la raison mais séduit l’imagination. On pense aux anneaux de poussières qui orbitent autour de certaines planètes, au passage du temps qui recouvre les souvenirs d’un voile cotonneux, et aux efforts désespérés de toutes les ménagères pour chasser cet ennemi sournois que la Dust Lamp cherche au contraire à théâtraliser.

Depuis Rotterdam où il a établi son studio, Yasuhito Hirose a accepté de répondre à quelques questions…

Vous avez choisi de travailler avec un matériau peu conventionnel : la poussière. Pourquoi ?

Parce que la poussière est partout. Nous en générons tous les jours. Les gens la traitent avec indifférence ou s’épuisent à la chasser. C’est une lutte permanente ! La poussière est vue comme sale, gênante, inutile. Rien n’est plus laid que la poussière. J’avais envie d’initier une autre relation…

De quoi la Dust Lamp est-elle faite ? Comment fonctionne-t-elle ?

Elle est constituée d’une lampe halogène, de tiges de métal recouvertes de plastique et d’un générateur d’électricité statique. La chaleur de l’ampoule met l’air en mouvement, et les tiges métalliques de l’abat-jour chargées d’électricité statique captent la poussière qu’il contient. Le revêtement plastique conserve l’électricité statique lorsque la lampe est éteinte. Au bout d’un certains temps, l’abat-jour devient duveteux.

Qu’est-ce qui a inspiré ce projet ?

Lorsque j’étais enfant, je me demandais d’où venait la poussière… et d’autres questions stupides du même genre. C’était mystérieux pour moi : on nettoie sa chambre, mais en quelques heures, la poussière revient d’on ne sait où. Un jour, j’étais dans une cave et j’observais les rayons de lumière qui entraient à travers un soupirail. Il y avait de minuscules particules qui semblaient danser dans la lumière. C’est ce qui m’a inspiré la Dust Lamp.

Dust Lamp, de Yasuhito Hirose (2010)

De nombreux artistes ont déjà travaillé avec ce matériau, comme Marcel Duchamp et Man Ray (Elevage de poussière, 1920). Ou bien l’agence d’architectes R&SIE(n) pour le musée d’art contemporain à Bangkok (Dustyrelief/B_mu, 2002) ? Connaissiez-vous leur travail ?

Je ne connaissais pas l’Elevage de poussière. Duchamp m’intéresse, mais j’ai encore du mal à saisir le sens de son travail. Quant à R&SIE(n), au moment où je travaillais sur ce projet, on m’avait parlé d’un projet architectural en rapport avec la poussière… mais je n’étais pas arrivé à le retrouver. Je pense qu’il s’agissait de celui-là. J’ai cherché sur le net, les images sont incroyables…

Je trouve vraiment que la Dust Lamp est fascinante, mais elle a aussi un aspect un peu effrayant. D’abord parce que la poussière est vue comme quelque chose malsain : elle peut causer des allergies. Et aussi parce qu’elle est associée à l’idée de décrépitude et de mort. Avez-vous voulu jouer sur cette idée ?

Pas directement, mais dans un certain sens, oui. L’idée de décrépitude et de mort (mais aussi de corrosion et de vieillissement) est indissociable de notre existence. Nous essayons de la minimiser, de la tenir à l’écart, mais il est impossible de s’en débarrasser. Nous pouvons simplement vivre avec. La question est : comment ? parfois, je me demande si un sentiment négatif ou d’indifférence n’est pas lié à une mauvaise interprétation. Et s’il n’est pas possible de le transformer en se débarrassant de certains préjugés. C’est vraiment ce qui me pousse à concevoir de nouveaux objets.

C’est vrai que certaines personnes sont effrayées par la Dust Lamp. Ils me disent : « je suis allergique ». Ce n’est pas mon cas, donc je ne ressens pas la même chose. Mais un purificateur d’air utilise le même mécanisme que l’abat-jour ! Simplement, c’est invisible. La poussière que vous voyez sur la lampe, c’est celle que vous respireriez si elle n’était pas là. Et on colle rarement son nez à une lampe dans la vie de tous les jours…

Dust Lamp, de Yasuhito Hirose (2010)

Vous avez obtenu votre diplôme de la Design Academy Eindhoven en 2009. Qu’avez-vous fait après ça et quels sont vos projets pour l’avenir ?

Après mon diplôme, j’ai fait deux expositions avec des amis : stamppot met rodekool et KANREKIMONO. La première réunissait une dizaine de créateurs japonais diplômés d’écoles de design hollandaises. L’intention était d’explorer le potentiel de cette dimension interculturelle au niveau de notre travail et de sa réception, à la fois au Japon et aux Pays-Bas. KANREKIMONO est un projet que j’ai développé avec le designer Ryohei Yoshiyuki, au sein de De Meyboom Lab. « Mono » signifie objet, et « kanreki » soixantième anniversaire : c’est un projet de recherche centré sur les objets qui ont été créés il y a 60 ans. Nous pensons que ces objets dégagent une force qui ne tient ni à leur ancienneté, ni à leur sophistication. Ce sont des objets que nous appelons « ordinaires », ce qui correspond à l’objectif que nous voulons atteindre en tant que designer. Nous cherchons à comprendre comment s’est établie la relation entre ces objets et leurs utilisateurs, et nous sommes en train de développer un nouveau projet autour de ce concept, qui verra le jour l’année prochaine. Au-delà de leur concept respectif, ces deux projets s’appuient sur un travail personnel de recherche autour de l’identité des objets et de leur perception. J’ai également créé mon propre studio en novembre 2010 et j’espère à l’avenir collaborer avec des personnes d’horizons très différents.

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