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Mon fil, ma bataille

The Ring, Stockholm, Suède. © Masquerade (http://masquerade.se)

Il y a une dizaine de jours, le Service culturel de l’Ambassade de Danemark organisait une conférence intitulée « Activisme en laine, Art underground et engagement social ». Cet événement s’inscrivait dans le cadre de l’exposition Mailles – art en laine, que l’on peut découvrir pendant encore une semaine à la Maison du Danemark, sur les Champs-Élysées.

Cette conférence s’articulait autour de deux interventions, plutôt complémentaires dans leur approche du sujet : celle de Marie Koch, artiste textile et doctorante à l’université Åbo Akademi University en Finlande, et Françoise Dupré, enseignante à la Birmingham City University et artiste plasticienne.

La première prépare actuellement une thèse de doctorat sur le thème du « craftivism », ce néologisme formé par la contraction des mots craft (artisanat) et activism, dont la « maternité » reviendrait aux membres de l’un des groupes fondateurs du mouvement : le collectif américain Knitta Please. Le craftivism désigne cette pratique qui consiste à investir l’espace public sans autorisation, en recouvrant le mobilier urbain, les statues et plus largement tout ce qui peut servir de support (une balustrade, une canalisation…) de graffitis en tricot, crochet et broderie. Plus qu’une nouvelle forme de street art, le craftivism revendique une véritable dimension politique, dont les fondements sont abordés plus loin.

Depuis le début des années 2000, le mouvement a essaimé bien au-delà des Etats-Unis. C’est d’ailleurs en Scandinavie, une zone possédant une riche tradition artisanale, que Marie Koch a choisi de concentrer ses recherches. Ce qui suit est un résumé de son intervention.

Pour cette chercheuse, les craftivistes constituent une véritable sous-culture. On est donc loin du micro phénomène monté en épingle par les rubriques tendances des magazines féminins, et qui dure habituellement le temps d’un feu de paille. Il s’agit généralement de femmes, âgées de 25 à 60 ans ou plus, « en révolte contre l’enseignement qu’elles ont reçu lorsqu’elles ont appris les techniques » qui leur servent aujourd’hui de moyen d’expression. Leur pratique s’inscrit dans une démarche féministe : il s’agit de « détourner les vertus habituellement attachées à l’artisanat féminin pour les associer à quelque chose de plus traditionnellement masculin en les introduisant dans le paysage urbain ». Même si les « greffes » effectuées par les craftivistes n’impliquent aucune dégradation irréversible, leurs actions restent considérées comme du vandalisme et, à ce titre, peuvent leur valoir jusqu’à 6 ans de prison.

Sankt Paulsgatan, Stockholm, Suède. © Masquerade (http://masquerade.se)

Qu’est-ce qui les motive ? Pour Marie Koch, il faut distinguer deux aspects : d’une part, la volonté de « répandre la joie » et de faire sourire. Parmi les photos projetées lors de la conférence, nombreuses en effet sont celles qui illustrent cette démarche : dans un parc, un banc un peu usé est transformé d’un coup de maille en banquette cosy ; des décorations de Noël en crochet font irruption dans la rue en plein été ; devant un poste de police, un manchon en tricot fixé à un poteau épelle « police » avec un cœur à la place du « o »… L’irruption d’un matériau aussi moelleux que la laine dans un contexte urbain essentiellement minéral apporte immédiatement un peu de douceur là où on ne l’attend pas… Le confort domestique cesse de s’opposer à la dureté du « dehors ». La frontière entre sphère privée et publique perd de sa netteté.

L’autre motivation des craftivistes est plus politique, au moins dans le sens où on l’entend généralement. Il peut s’agir de véhiculer un message féministe, ou écologiste, ou de réagir à un projet d’aménagement de l’espace urbain… Malheureusement, cette dimension a été illustrée par moins d’exemples. J’ai noté celui d’une guirlande composée de lettres en feutres, photographiée à Oslo : les lettres formaient la phrase « Tenez bien votre chapeau », ce qui a priori est une expression norvégienne pour dire Prenez votre temps. Pour Marie Koch, cette œuvre a pour vocation d’interpeller le passant et de l’enjoindre à ralentir : il pourra de cette façon réfléchir à ce que représente (dans notre société capitaliste) cette pièce qui a nécessité plusieurs heures de travail et que l’artiste offre gratuitement à la collectivité.

Il a ensuite été question du mode d’action des craftivistes : en général, ceux-ci préparent à l’avance la pièce qu’ils vont abandonner dans l’espace public, en fonction d’un lieu et d’un support qu’ils ont préalablement repérés. Une fois fixés, les ouvrages sont photographiés et les photos sont publiées sur Internet (un blog, un profil Facebook…). Cela permet notamment de leur assurer une certaine pérennité car à en croire Marie Koch, les pièces sont très rapidement enlevées… moins par ceux qui sont chargés de faire respecter la loi que par des collectionneurs. Cette double présence (dans l’espace urbain et sur la toile) donne au travail des craftivistes une dimension à la fois locale et globale qui l’encre bien dans son époque.

Marie Koch a conclu son intervention en replaçant le craftivism dans le contexte plus large de l’artisanat : en soulignant notamment la prise de distance que cette pratique implique par rapport à la dimension utilitaire de l’objet artisanal, et à l’obsession de perfection qui lui est souvent associé : l’œuvre conçue dans une démarche de craftivism s’affranchit de ces impératifs de « joliesse » et de maîtrise de la finition. Elle se distingue en revanche par l’importance accordée au contexte dans lequel elle va prendre place, ce qui n’est généralement pas le cas de l’objet conçu par l’artisan.

Je n’aborderai pas ici le travail de la seconde intervenante, Françoise Dupré, qui s’inscrit dans un contexte institutionnel et ne correspond donc pas dans la démarche exposée ci-dessus. Celle-ci a toutefois rappelé que l’association entre textile et politique ne date pas d’hier. Une précision qui me semble importante tant ce mot de craftivism semble induire quelque chose d’entièrement nouveau.

Je mentionnerai simplement trois exemples parmi ceux cités : le AIDS Memorial Quilt (un projet lancé en 1987 à San Francisco pour honorer la mémoire de toutes les personnes emportées par le Sida. Comme l’a rappelé françoise Dupré, le « quilt » a cependant été utilisé à des fins politiques dès la guerre de Sécession) ; les Arpilleras (ces petits tableaux textiles de la vie quotidienne confectionnés par les femmes chiliennes sous le régime d’Augusto Pinochet, véritables témoignages clandestins sur les horreurs de la dictature) et les œuvres textiles produites dans le cadre de l’action des Zamani Sisters à Soweto pendant l’Apartheid.

Kungsträdgården, Stockholm, Suède. © Masquerade (http://masquerade.se)

Toutes les photos qui illustrent cet article proviennent du site de Masquerade, un collectif fondé à Paris mais basé à Stockholm.

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