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Artisans & designers : la Biennale en binôme

Biennale de Saint-Etienne 2010 : la suite.

Après le On, le Off… Mais toujours l’histoire d’une rencontre, comme l’indique le titre de l’exposition : « 15 artisans, 15 designers, 1 graphiste, 1 critique, 1 off ». Une distribution qui donne forcément envie d’en savoir plus sur le scénario. Celui-ci tient en peu de mots : mettre en contact une quinzaine de designers avec autant d’artisans en leur proposant de concevoir et réaliser dans un délai très court (deux mois) une pièce commune. Aucune limitation sur le type d’objet mais une contrainte spatiale : celui-ci ne devra pas excéder une dimension de 60 x 60 x 60 cm.

Vue d’ensemble des pièces réalisées par les duos de designers et artisans.

A l’origine de ce projet, un quatuor composé de trois designers (Emilie Colin Garros et Philippine Lemaire de Duo Diagonal, et David des Moutis) et d’un graphiste (Olivier Lebrun), réunis pour l’occasion au sein de l’association 210x297mm. Leur intérêt pour l’artisanat part du même diagnostic : dans l’industrie, le designer a trop souvent pour interlocuteur unique le service marketing. Or sa pratique se nourrit nécessairement d’un contact direct avec les matériaux, les mises en œuvres, et nécessite un dialogue étroit avec la production. « Nous avons besoin de trouver des partenaires avec qui l’on puisse discuter de toutes les questions techniques d’un projet » résume David des Moutis. « On voulait être présent dans les ateliers. L’artisan est un puits de connaissances si l’on veut bien s’adapter à sa pratique et à son planning ».

Un avis qui semble largement partagé : « chaque fois que je parle de ma pratique avec d’autres designers, de mon travail avec des souffleurs de verre, des tailleurs de pierre, des tourneurs sur bois… je rencontre beaucoup d’enthousiasme. On a donc trouvé intéressant de donner l’opportunité d’expérimenter cette pratique de manière collective ». Une dizaine de jeunes designers rejoint rapidement le groupe initial, qui prend rapidement des allures de Who’s Who de la scène design émergente, entre habitués de la Villa Noailles et lauréats des aides à projets VIA.

Côté artisans, la sélection se concentre sur la région Rhône-Alpes : l’IRMACC, intéressé par le projet, transmet la liste de ses adhérents. De leur côté, les organisateurs élargissent les recherches pour garantir une plus grande variété des métiers. Plusieurs verriers et ébénistes, un dinandier, un forgeron, une feutrière… tous motivés par la perspective de s’engager dans un travail de recherche en bénéficiant d’un regard extérieur sur leur pratique. Avec, à la clé, une visibilité pendant la Biennale.

Cette diversité se retrouve bien sûr sur la ligne d’arrivée, avec quinze objets dont le seul point commun est d’appartenir à l’espace domestique : un soliflore, un diffuseur de son, un garde-manger de table… un ensemble hétéroclite donc, plutôt modeste par la taille des réalisations, mais l’accent n’est pas tant mis sur la fin que sur les moyens. L’objectif est avant tout de promouvoir un mode de création basé sur la rencontre, l’interaction et la proximité, sur la possibilité de faire naître un projet en facilitant le partage des savoirs et des savoir-faire.

La scénographie de l’exposition témoigne bien de cette intention. On découvre d’abord, dans une première salle, chacun des 15 binômes représenté par un objet de sa production antérieure : côte à côte, un objet du designer et un objet de l’artisan. Ce face à face permet d’apprécier les spécificités de chaque partie, sa démarche et ses axes de recherche. Et de spéculer sur l’issue possible de leur collaboration. Le dialogue est parfois étonnant : par exemple, celui qui s’établit entre la pièce en céramique de Brigitte Long, qui porte la trace d’un façonnage manuel, et la chauffeuse en aluminium du trio Numéro 111, aux formes caractéristiques d’une production industrielle. Ailleurs, les différences sont moins marquées, et l’on devine une sorte d’affinité entre les deux futurs « associés », une proximité dans le langage formel : les vases Makina d’Isabelle Daëron et la table Triomphe de Jérôme Vigné semblent ainsi procéder de la même recherche de simplicité.

Pièce de céramique Passage, de Brigitte Long et chauffeuse In/Out de Numéro 111 (Sophie Françon, Jennifer Julien & Grégory Peyrache)

Le fruit de ces collaborations est présenté dans une seconde salle. Les objets y sont exposés les uns à côté des autres, sur un gradin, simplement éclairés par deux projecteurs. Leur mise en scène ne sert aucune argumentation : le visiteur a toute liberté d’apprécier par lui-même le résultat de cette expérimentation… ou son absence de résultat : en face du numéro d’un binôme, un emplacement laissé vide témoigne de l’échec d’une rencontre.

Les projets les plus convaincants sont ceux dans lesquels on devine une sorte de fascination dans le regard porté par le designer sur l’univers de l’artisan : ses gestes, ses instruments, la poésie qui se dégage de sa pratique. Certains ont choisi de mettre en valeur l’une ou l’autre de ces dimensions en détournant les savoir-faire de leurs applications traditionnelles. D’autres au contraire en dévoilant les techniques et les outils qui restent habituellement dans le secret de l’atelier.

Tous ces objets traduisent le temps de l’observation et de la découverte des ressources que chacun pouvait apporter à cette entreprise collective. Ils interrogent bien sûr aussi sur leur paternité : qui, du designer ou de l’artisan, a contribué le plus à leur création ? Pour David des Moutis, « il est difficile de parler de manière générale. Chaque projet est différent car les personnes le sont. Parfois, il n’y a pas de limite entre la contribution du designer et celle de l’artisan : le projet a été pensé ensemble. Dans d’autres cas, le designer a réalisé un dessin, sur lequel l’artisan a réagi. Il y a eu une discussion… ou pas ».

Au final, cette expo parvient à montrer, avec peu de moyens mais une ferveur communicative, que le dialogue entre design et artisanat ne se limite pas à l’univers du luxe, ni à une relation designer/concepteur vs. artisan/exécutant, où le premier aiderait le second à se débarrasser de ses tics pour le conduire sur la voie de la modernité. Au contraire, en adoptant une démarche ouverte, susceptible de générer de multiples formes de collaborations, elle montre que chacun peut bénéficier de ce dialogue. Et que celui-ci peut aussi être source d’innovation. Bref, une initiative qui démonte pas mal de préjugés et suscite l’enthousiasme.

Voici donc une sélection des objets présentés.

Série de contenants Balbins, de Brigitte Long (céramiste) et numéro 111 (designers)

A tout seigneur, tout honneur : la série de contenants Balbins est sans doute celle qui illustre de la manière la plus évidente cette rencontre entre deux cultures, laquelle prend ici la forme d’un heureux mariage. La céramiste Brigitte Long et le trio de Numéro 111 ont choisi d’appliquer une technique issue de l’industrie (le métal déployé) à une mise en œuvre artisanale, de façon à explorer les différentes qualités de la céramique. Sans rien ôter à sa délicatesse, le résultat révèle la matière sous un nouveau jour et donne vie à des objets sculpturaux.

Purpurea, de Sylvain Lecureuil (vannier osiériculteur) et David des Moutis (designer)

Purpurea est le nom de l’objet conçu par Sylvain Lecureuil et David des Moutis, en référence au matériau dont il est constitué : l’osier pourpre ou Salix purpurea. Une botte d’osier brut semble transpercer une coupe en osier tressé et la maintenir en lévitation au-dessus du sol. L’ensemble forme là encore un objet à la fois sculptural et fonctionnel, qui rend compte de la double pratique de l’artisan, à la fois vannier et osiériculteur.

Patère Wep, de Wilfrid Jolly (orfèvre dinandier) et Duo Diagonal (designers)

Détourner un outil de sa fonction initiale pour le faire sortir de l’atelier. C’est le choix fait par Duo Diagonal (Emilie Colin Garros et Philippine Lemaire) et Wilfrid Jolly. Ce dernier, orfèvre dinandier à Saint-Clair-sur-Galaure, façonne pour chaque pièce qu’il crée une contreforme en bois de buis sur laquelle il martèle le métal. Plutôt que de disparaître en cours de production, voilà que cette contreforme est intégrée à l’objet final, dont elle constitue le pivot : en position fermée, Wep est une patère en bois « gainée » de métal. En position ouverte, cette gaine se déploie de part et d’autre pour former deux têtes supplémentaires. Ou comment dévoiler, avec intelligence et subtilité, les processus de fabrication de l’artisan et sa maîtrise des matériaux.

Lampe F.LIGHT de l’Atelier Verney-Carron (armurier) et Bold-design (designers)

De détournement, il est aussi question dans le projet de Bold-Design. Impressionné par la sophistication des objets produits par l’Atelier Verney-Carron (des armes de chasse haut de gamme), le duo de designers a décidé de mettre en valeur les savoir-faire de l’armurier en concevant un objet à mi-chemin entre l’applique, la liseuse et la lampe torche : où comment passer du feu à la lumière…

F.LIGHT possède donc les qualités qui font le prestige de l’atelier : une finition impeccable, une élégante alliance de bois et de métal, un mécanisme de précision : la lampe change d’intensité en fonction de son usage et, en position liseuse, peut prendre toutes les positions grâce à une base qui lui sert à la fois d’axe de rotation et de chargeur. Lumineux !

Série de miroirs Oponce de Sellerie’Cimes (Sébastien Poinas, sellier) en collaboration avec les designers Jean-Charles Amey, Pierre-Yves le Sonn & Claire Baudrimont

Je t’ai dans la peau : C’est ce que semblent dire les miroirs conçus par le sellier garnisseur Sébastien Poinas et le trio d’anciens de l’ESAD Reims, Claire Baudrimont, Jean-Charles Amey et Pierre-Yves le Sonn. De petit format, évoquant des rétroviseurs (un clin d’œil à l’univers de Sébastien Poinas, spécialiste des intérieurs automobiles haute couture), les miroirs Oponce sont gainés de cuir : un dialogue sensuel s’engage entre le matériau et la peau de celle ou celui qui s’y reflète. Comme dans un jeu de miroirs…

Extension, de Vincent Breed (verrier) et Sébastien Cordoléani (designer)

« Changer le ciel en baignoire ». On jugerait que le verrier Vincent Breed et le designer Sébastien Cordoléani se sont inspirés de la fameuse chanson de Juliette Gréco (Un petit poisson, un petit oiseau) pour imaginer cette étonnante Extension d’aquarium : un objet poétique, qui met à profit un phénomène physique de retenue d’eau pour aider les poissons rouges à prendre un peu de hauteur en s’échappant dans un nuage…

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BL119 & Emmanuel Louisgrand : tronc commun

C’est une image entêtante, sans doute l’une des plus marquantes de cette nouvelle édition de la Biennale de Saint-Etienne. Une œuvre inclassable, belle et étrange, signée par le duo de designers BL119 et l’artiste plasticien Emmanuel Louisgrand. Arborescence était exposée jusqu’au week-end dernier au Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne, dans le cadre de Local Line, un programme initié en février 2010 avec l’objectif d’exposer des artistes qui vivent et travaillent dans la région stéphanoise.

Arborescence, novembre 2010. Atelier BL119 / Emmanuel Louisgrand. Photo : Yves Bresson / Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne Métropole

Grégory Blain et Hervé Dixneuf  se sont rencontrés à l’Ecole des Beaux-Arts de Saint-Etienne. En 2006, ils décident d’unir leur talent au sein de BL119, et développent un travail de recherche basé sur le dialogue, l’expérimentation et une volonté de décloisonnement des disciplines. Leurs projets (objets, mobilier, espaces) ont été présentés, entre autres, à la Villa Noailles, au salon du meuble de Paris et de Cologne, au London Design festival et à la galerie Roger Tator de Lyon, où ils exposent actuellement.

A l’occasion de cette carte blanche, le duo a choisi de collaborer avec Emmanuel Louisgrand, un artiste connu pour le travail qu’il développe dans l’espace public autour du concept de « jardin d’art1 ». L’idée : confronter et combiner la démarche du designer et de l’artiste sur une même œuvre, réalisée à partir d’un tronc de mélèze de plus de cinq mètres de long.

Une même matière et une même forme, pour deux mises en œuvre différentes. Le tronc, débité dans une scierie, a été acheminé dans la salle d’exposition pour être travaillé in situ. Logiquement, les deux designers ont privilégié la valeur d’usage : deux plans perpendiculaires ont été taillés dans le sens de la longueur pour former une assise, complétée par un dossier en tubes métalliques. Un objet simple et fonctionnel, rendu singulier par le contraste des couleurs, des formes et des matières entre l’assise et le dossier. On pense notamment au Tree-trunk bench, de Jurgen Bey qui jouait des mêmes contrastes pour créer un objet au croisement entre nature et culture.

Arborescence, novembre 2010. Atelier BL119 / Emmanuel Louisgrand. Photo : Yves Bresson / Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne Métropole

Emmanuel Louisgrand a choisi pour sa part de travailler sur un registre narratif : la seconde moitié du tronc est découpée dans le sens de la hauteur et de la largeur, en suivant une grille de lignes perpendiculaires. Les perches ainsi formées sont mises en tension à l’aide de tasseaux cylindriques, de manière à former un bouquet. Divers outils de jardinage (pelles, griffes, fourches et râteaux), fixés à l’extrémité de ces perches, forment autant de pétales d’une immense fleur métallique.

Arborescence, novembre 2010. Atelier BL119 / Emmanuel Louisgrand. Photo : Yves Bresson / Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne Métropole

Vue dans son ensemble, Arborescence est une pièce monumentale, qui demande du recul pour être perçue dans son intégrité et possède en même temps un tel pouvoir d’attraction que l’on a envie de s’approcher au plus près pour la toucher. Le contraste entre la tranquille orthogonalité de l’assise et la tension qui s’exerce sur les perches de bois lui confère une importante puissance suggestive. On peut y voir tout à la fois une ode au matériau brut, à sa résistance et à sa plasticité, et une réflexion sur la capacité toute ambivalente de l’homme à exploiter la nature, ou à la magnifier.

Parallèlement, cette oeuvre nous oblige à considérer la modestie de notre échelle, et notre rapport de dépendance envers notre environnement naturel. Un rappel bienvenu dans une Biennale qui célèbre bien souvent une technologie appliquée à la dématérialisation de notre quotidien. Au-delà de ces interprétations, Arborescence diffuse une poésie teintée de mystère qui en fait l’un des projets les plus fascinants de cette édition 2010.

Elaboration de l'oeuvre à la scierie. Photo : Atelier BL119

1 A découvrir sur le site de la galerie Roger Tator : l’îlot d’Amaranthes, un projet initié en juin 2003 avec l’installation d’une serre dans une dent creuse du 7ème arrondissement lyonnais. Le projet a par la suite évolué en quatre extensions successives pour aboutir à la création d’un véritable jardin collectif, transmis en décembre 2008 à une association d’habitants du quartier.

Emmanuel Louisgrand est également le fondateur de l’association Greenhouse, lieu de recherche, de création et d’exposition qui a vu le jour en 1997. L’Atelier BL119 a rejoint l’association en 2006 dans le cadre de l’exposition collective Le champ, Parcelles Investies (Off de la Biennale). Cette année, Greenhouse présentait une autre exposition collective lors du Off : En provenance du jardin.

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