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Jean Couvreur : partition pour quatre artisans d’art

Le 18 décembre dernier, le Pôle Expérimental Métiers d’Art (PEMA) de Nontron et du Périgord vert organisait une conférence intitulée « Design et artisanat » lors des Escales du design 2010 de Bordeaux. Etaient présents autour de la table : Sophie Rolin, responsable du pôle, Jean Couvreur, le dernier designer invité, et l’un des quatre artisans avec lequel il a collaboré lors de son séjour, le céramiste Tristan Chambaud-Héraud.

Sophie Rolin a commencé par rappeler le contexte qui a conduit à la création du PEMA : une région avec une importante tradition artisanale mais fragilisée par les fermetures d’usine des années 80, la volonté de la municipalité de Nontron de redynamiser l’activité économique et sociale en capitalisant sur les ressources locales et finalement la création du pôle en 2000. À la même époque, l’agence culturelle de la Dordogne mettait en place un réseau de résidences de l’art. L’une des premières actions du PEMA a donc été de se mettre en relation avec cet organisme pour créer, à Nontron, une résidence spécifique aux métiers d’art.

C’est ainsi qu’a émergé l’idée d’inviter des designers pour initier un échange de savoir-faire et de compétences avec les artisans nontronnais. Comme l’a précisé Sophie Rolin : « L’idée était d’essayer de faire en sorte que les professionnels métiers d’art ne soient pas simplement exécutants par rapport à un artiste en résidence ». D’où un programme profondément collaboratif, conçu pour que chacun puisse tirer profit de l’expérience de l’autre. Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur le principe et le déroulé de ces résidences, je renvoie à l’article que j’ai écrit à ce sujet il y a un peu moins d’un an.

Après un rapide aperçu des trois résidences précédentes (Matali Crasset, Godefroy de Virieu et Stefania du Petrillo), la parole est allée à Jean Couvreur, qui a présenté sa propre expérience. Diplômé de l’ENSCI en 2006, ce designer de 29 ans, basé à Paris, partage son activité entre la création d’objets, de mobilier, la scénographie d’exposition et l’aménagement d’espaces. Il a notamment réalisé une partie de la scénographie de la toute nouvelle Cité internationale de la dentelle et de la mode de Calais.

Ce rapport à l’espace a sans doute contribué au choix de son dossier puisque le thème initial choisi pour cette quatrième résidence était l’éco-habitat. Jean Couvreur a effectué un premier séjour à Nontron en septembre 2009, puis un second un mois plus tard : découverte la région, rencontre avec les acteurs économiques et culturels locaux, animation d’un workshop auprès des élèves de la section Arts appliqués du Lycée Albert Claveille de Périgueux et surtout, début des échanges avec les professionnels métiers d’art mobilisés sur le projet.

Les premières réflexions autour du thème de l’éco-habitat ne permettent pourtant pas de dégager de pistes de travail : « ce thème-là est resté longtemps flou. Qu’est-ce qu’on définit réellement comme éco-habitat ? Est-ce que c’est l’éco-construction ? Le développement durable ? Il y a plein de notions qui entrent en jeu, qui sont vraiment difficiles à aborder si l’on n’a pas véritablement de contraintes. Il faut ajouter à cela que le travail des artisans intègre déjà des notions de développement durable : la plupart travaille avec des matériaux locaux pour des clients locaux. Je trouvais que cette démarche était déjà suffisamment ancrée dans leur activité pour qu’on puisse un peu la mettre de côté ».

Au-delà du thème lui-même, le designer doit faire face à d’autres questionnements, liés à la particularité de la résidence, qui n’impose ni budget, ni cahier des charges : « on oscille entre différentes choses : est-ce qu’on aborde le sujet de manière plus artistique ? plus industrielle ? Les contraintes, il faut un peu se les trouver ».

Les échanges initiés précédemment par le PEMA avec le VIA permettront de clarifier la vocation de la résidence et d’orienter le travail du designer. Parallèlement, Jean Couvreur commence à entrevoir des axes de recherche. Convaincu que la production des professionnels métiers d’art représente « une forme d’alternative à des produits industriels qui ont de plus en plus tendance à perdre en qualité, en rapport humain », il décide de se repositionner sur ce thème. « Je me suis demandé comment on pouvait travailler ensemble de manière à valoriser leur savoir-faire, leur matière. Et je me suis dit que cette matière, on allait commencer par l’expérimenter sans se demander immédiatement quelle en serait l’application, sans se dire on va faire une lampe, on va faire ceci, on va faire cela… »

Laisser parler la matière, explorer ses capacités techniques et esthétiques : le fil rouge est trouvé. Il sera décliné tout au long des recherches engagées avec chacun des quatre artisans associés au projet : Marilia Schetrite, vitrailliste et verrier à froid, Caroline Samuel, maroquinière, Alexander Hay, ébéniste, et Tristan Chambaud-Héraud, céramiste. Quatre rencontres créatives placées sous le signe de l’expérimentation, dont le résultat sera présenté du 19 février au 23 avril prochain au château de Nontron, dans le cadre d’une exposition intitulée « Jean Couvreur, partition pour 4 artisans d’art ».

En attendant, voici un rapide aperçu de la démarche engagée entre le designer et chaque artisan, illustrée par les premiers prototypes nés de leurs recherches.

En haut à gauche : Marilia Schetrite et Jean Couvreur (photo : Bernard Dupuy). En haut à droite et en bas : prototypes et essais.

Au-delà de son activité de vitrailliste, Marilia Schetrite pratique le fusing, une technique de verrerie qui consiste à assembler en les superposant des morceaux de verre collés à froid avant de les fusionner en les passant au four. Mais le four ne lui sert pas simplement à cuire les pièces : elle s’en sert aussi pour créer des déformations. Séduit par cette particularité, Jean Couvreur a décidé d’en faire le point de départ de leur collaboration, en se basant sur une idée simple : faire tomber des morceaux de verre colorés sur des tubes fluorescents, « un peu comme du linge sur un fil ». Pas un, mais plusieurs, chacun d’une taille différente afin que leur superposition multiplie le jeu des couleurs et vienne « valoriser cette lumière très blanche, très industrielle ». Au fur et à mesure des essais leur est venue l’idée de développer une série de lampes et d’appliques, et de poser les morceaux de verre sur des supports en bois, « à l’échelle de la table ». Une alliance subtile des deux caractéristiques du travail de Marilia Schetrite : la découpe sur le vitrail, et la mise en volume au moyen du fusing.

À gauche : Caroline Samuel et Jean Couvreur (photo : Bernard Dupuy). À droite : prototype de la lampe de bureau.

Caroline Samuel travaille le cuir, essentiellement à la main, pour créer des sacs, des portefeuilles, de petits accessoires, sur commande ou en petite série. Sa collaboration avec Jean Couvreur l’a amené à explorer de nouvelles applications, de nouveaux volumes, et à interroger les propriétés techniques de son matériau de prédilection. Les deux créateurs ont donc commencé par travailler sur de fines bandes de cuir, qu’ils ont assemblées en les triangulant de manière à obtenir une véritable rigidité. Ces expérimentations ont d’abord donné naissance à une lampe de bureau à la ligne sobre et élégante : le corps de la lampe se divise en trois au niveau de sa base pour lui assurer une bonne stabilité, et se courbe à son sommet pour accueillir la partie éclairante, composée d’un système de leds. Prochain défi : à partir du même principe, concevoir une liseuse d’une hauteur de 1,30m qui mette encore plus en évidence les capacités structurelles du matériau.

Alexander Hay et Jean Couvreur (photo : Bernard Dupuy).

Jean Couvreur et Alexander Hay se sont tout de suite découverts des envies communes, mais les croquis se sont dans un premier temps multipliés sans vraiment donner jour à un projet concret. Jusqu’à ce que l’ébéniste impose ses règles : travailler à partir des planches de châtaignier de « 18 cm de large par 2 cm d’épaisseur » qui garnissent son atelier. Pour le designer, l’étape suivante a consisté à trouver un moyen d’atténuer un peu la raideur de cette matière première : « des planches de bois, ça fait pas forcément rêver… je me suis demandé comment l’on pouvait donner un peu de volume et de rondeur à ce châtaignier ». Cette réflexion l’a conduit à concevoir une gamme de petit mobilier pliant (banc, table basse…), où le matériau est travaillé par facettes assemblées par des charnières. Au final, des objets fonctionnels et ergonomiques, créés dans un souci d’économie de matière, que l’on pourra découvrir dans un peu moins d’un mois au château de Nontron.

À gauche : Tristan Chambaud-Héraud et Jean Couvreur (photo : Bernard Dupuy). À droite : prototypes des enceintes en céramique avec, au premier plan, les dessins du designer.

Parmi les quatre artisans ayant collaboré avec Jean Couvreur, Tristan Chambaud-Héraud était donc le seul à être présent aux Escales du design. Ce jeune céramiste crée presque exclusivement des pièces uniques, non utilitaires, telles que des colonnes et des coupes de très grande taille. Il fait partie de ces artisans dont la pratique s’apparente davantage à une profession de foi qu’à une simple activité : depuis son installation en Dordogne, en 2004, il a construit lui-même les trois fours que compte son atelier. Le dernier en date, un four de type Anagama, possède un volume utile de 5m3. Chaque cuisson dure une centaine d’heures et nécessite deux jours et deux nuits pour monter en température…

Pour exploiter la longueur de ce four hors du commun, Jean Couvreur a eu l’idée de travailler de grandes lames de terre qui serviraient à produire des bancs ou des étagères. Mais peu après être sorties du four, celles-ci sont entrées en résonance en raison de leur taille et se sont brisées. Ce phénomène a eu pour effet de réorienter les recherches des deux créateurs sur les propriétés sonores de la céramique. Comment ce matériau, travaillé avec des techniques ancestrales et si difficilement contrôlables, pourrait-il servir à produire des enceintes haute-fidélité ? Motivés par cet objectif un peu fou, le designer et l’artisan multiplient les recherches et les expérimentations : le premier propose des formes et des idées au second qui tente de leur donner corps en se les appropriant. Un travail d’une précision extrême, encore en cours au moment de la conférence, dont devrait émerger une série d’objets aux dimensions monumentales, capables de produire chacun un son différent et unique.

Interrogé sur les raisons qui l’ont convaincu de s’embarquer dans cette collaboration avec le designer, Tristan Chambaud-Héraud a évoqué l’intérêt qu’il avait trouvé à travailler avec quelqu’un qui ne vienne pas du milieu céramique et n’ait qu’une connaissance générale des particularités de ce matériau : « cela permet une vision différente. Lorsque je travaille, j’ai les contraintes de la céramique imprimées dans la tête, et il y a des pièces auxquelles je ne vais pas penser parce que je sais que leur réalisation est très complexe ou qu’elles me semblent irréalisables ».

De son côté, Jean Couvreur a insisté sur l’importance de la relation entre le designer et l’artisan, et sur la nécessité pour ce dernier de parvenir à s’emparer du projet pour le faire vivre. Ce qui implique également, pour le designer, de fournir des dessins assez neutres pour que l’artisan prenne la liberté de les interpréter. Un avis partagé par Sophie Rolin, pour qui la nature de cette relation est à chaque fois différente, de même que les motivations et les attentes des professionnels métiers d’art. Avec un point commun toutefois : « au final, on se rend compte que ceux qui arrivent à faire aboutir les projets sont ceux qui ont l’envie d’avoir un échange, qu’il y ait une expérience ».

D’autre problématiques ont encore été évoquées au cours de cette conférence, telles que celles de la paternité des objets créés (« quelle part appartient vraiment au designer, quelle part appartient au professionnel Métier d’Art ? ») ou de l’enracinement local de la production et donc de son rapport à l’identité du territoire. Bref, ce programme de résidences aborde tout un cas de questions absolument centrales au débat entre design et artisanat. Il constitue donc un laboratoire nécessaire au développement de ce type d’initiatives et une précieuse source d’expériences pour les designers et artisans tentés par une collaboration. Espérons que des conférences telles que celle-ci, et l’appui récent apporté par le VIA aux responsables du PEMA permettent de lui donner davantage de visibilité et d’écho au niveau national.

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Quand Vallauris s’ouvrait au design

Roulez tambours, sonnez trompettes : la Biennale de Vallauris, qui fête cette année son quarantième anniversaire, vient d’ouvrir ses portes. Rebaptisée pour l’occasion « Biennale Internationale de Vallauris – Création contemporaine et céramique » (vous pouvez respirer), la manifestation entend plus que jamais « inscrire la création céramique dans le monde de l’art contemporain ». Au programme, une dizaine d’expositions monographiques ou thématiques (et autant de conférences) permettant de découvrir un large panel d’artistes et de designers contemporains travaillant avec ce médium.

En guise d’Happy birthday, et en attendant de découvrir ce nouveau cru prometteur, petit retour sur une expérience originale, hélas terminée, mais dont il faut sans doute voir la trace dans les collaborations qui continuent de se tisser entre designers et artisans potiers vallauriens.

En 1998, la délégation aux arts plastiques du ministère de la Culture et la Ville de Vallauris lancent l’opération Des designers à Vallauris. A cette date, la Biennale n’est encore qu’un concours (il faudra attendre 2006 pour qu’un nouveau commissaire, Yves Peltier, y ajoute des expositions temporaires) et l’âge d’or de la « ville aux cent potiers », associée à la figure de Picasso, n’est déjà plus qu’un souvenir.

Pourtant, Vallauris compte encore des artisans de talent, qui perpétuent la technique traditionnelle du tournage… L’idée de ce nouveau programme est résumée dans son titre : créer des rencontres entre designers et potiers locaux, les faire travailler ensemble autour de recherches qui devront aboutir à la production de petites séries destinées à être commercialisées. Les objectifs sont eux aussi évidents : d’un côté, il s’agit de sensibiliser les designers aux potentialités de la céramique ; de l’autre, de dynamiser la production locale en confrontant les potiers à d’autres approches de leur médium.

Chaque année jusqu’en 2002, deux designers vont donc venir plancher sur le thème de la céramique utilitaire, la seule contrainte imposée par le programme. Olivier Gagnère et Martin Szekely ouvrent le bal en 1998, avec (respectivement) les ateliers Gerbino et Mathieu. Frédéric Ruyant et Patrick Jouin le concluent cinq ans plus tard. Les visiteurs de l’exposition que le Centre Pompidou vient de consacrer à ce dernier designer ont pu découvrir (ou redécouvrir) quelques pièces nées de ces collaborations : trois plats en terre cuite, conçus par Patrick Jouin et réalisés par le potier Gérard Crociani.

Plats Chaud-chaud et Froid-froid, Patrick Jouin / Gérard Crociani, 2002

Chacun de ces plats se compose de deux parties. Sur le principe du plat à tajine, Chaud-chaud sert autant à la cuisson qu’à la dégustation : au moment de passer à table, le couvercle passe sous l’assiette, et lui sert de support. Le saladier Froid-froid est lui aussi doté d’un couvercle, mais percé d’un trou pour remuer la salade sans risquer d’en mettre partout. Enfin, Chaud-froid associe deux contenants concentriques : le plus grand, qui reçoit le froid, est pourvu d’un cratère central qui accueille le plus petit, destiné au chaud.

Lorsqu’il arrive à Vallauris, Patrick Jouin collabore déjà avec le chef Alain Ducasse. Il est donc sensibilisé aux problématiques de la restauration et les intègre à ses recherches. Les trois plats qu’il imagine devront être suffisamment résistants pour une utilisation dans un cadre professionnel (utilisation intensive, lavage en machine, cuisson à hautes températures), intégrer les contraintes d’une production en petite série et refléter les valeurs associées à la cuisine : partage, générosité, convivialité. Comme à son habitude, le designer privilégie des formes simples et organiques. La couleur de chaque pièce identifie sa fonction et le type de contenu qu’elle peut accueillir.

Pour passer de l’idée à la matière, Gérard Crociani n’aura besoin d’aucun dessin technique. Quelques croquis, un échange direct avec le designer et sa connaissance parfaite du matériau lui permettront de donner vie à ces objets qui, malgré leur apparente simplicité, représentent un véritable tour de force technique (notamment pour faire s’emboîter les plats).

Plat chaud-froid, Patrick Jouin / Gérard Crociani, 2002

Si le programme « Designers à Vallauris » s’est achevé avec cette belle rencontre, les designers n’ont pas pour autant déserté les ateliers vallauriens. Le visiteur de la Biennale pourra notamment s’en convaincre en découvrant L’âge du monde, une collection de contenants conçus par Mathieu Lehanneur et réalisés en 2009 à Vallauris par Claude Aïello. Ce projet vient d’être distingué par le Prix de la ville de Vallauris, Section design.

Essence vénitienne

Collection Essence par Luca Nichetto pour Bosa, 2009

C’est un projet dont on a déjà beaucoup parlé. Et pour cause : des protagonistes prestigieux, à l’affiche d’une success story à l’italienne, sous fond de road movie européen ! Une bien belle histoire… et une communication bien orchestrée.

Il était donc une fois… un jeune designer industriel que beaucoup présentaient comme « l’étoile montante du design italien » : Luca Nichetto, un vénitien de 33 ans, à la tête de sa propre agence depuis 2006. A son actif : la confiance de quelques éditeurs de premier plan (Moroso, Foscarini, le suédois Offecct, l’anglais Established & Sons…) et des distinctions plutôt flatteuses (dont un Good Design Award en 2008 pour le système de chaises de bureau Elle).

Depuis quelques années, Nichetto collabore avec Bosa, une référence dans le monde transalpin de la céramique « fait main ». Son nom est venu s’ajouter à la liste prestigieuse des designers passés par la manufacture du village vénitien de Borso del Grappa : de Marco Zanuso Jr. au début des années 90, à Jaime Hayon ou Sam Baron plus récemment.

Essence Uno, de Luca Nichetto, 2009. Vase en céramique et verre de Murano, 25 x 25 x 39 cm. Edition limitée à 29 exemplaires.

Durant l’été 2008, Bosa demande à Nichetto de concevoir une nouvelle collection. Au même moment, le designer est approché par la toute aussi prestigieuse maison Venini… Celui-ci a alors l’idée de faire collaborer (pour la première fois) les deux fabricants au sein d’un même projet, qui rendrait hommage à leurs savoir-faire respectifs.

Ces savoir-faire, Nichetto les connaît bien… Le communiqué de presse assure qu’il en a « hérité lorsqu’il était encore enfant » : né en 1976 sur l’île de Murano, le designer est toujours resté fidèle à ses racines vénitiennes, effectuant ses études à l’IUAV de Venise, réalisant sa première commande pour Salviati (une autre institution du verre de Murano) et ouvrant son studio à Porto Marghera, la zone industrielle de la Sérénissime.

Puisant dans cet héritage, il conçoit donc « Essence » : une collection de huit objets, chacun inspiré d’un outil employé dans le travail du verre et de la céramique. Ces outils que « le non-initié ne voit jamais », Nichetto a voulu les sortir de l’ombre, en les détournant au passage de leur fonction initiale : Essence Uno fait référence au moule en bois dans lequel on souffle le verre, transformé ici en vase en céramique. Idem pour Quattro, où le moule qui sert à la fabrication de la céramique devient à son tour une pièce en céramique… à l’intérieur de laquelle est encastré un vase en verre soufflé. Le designer s’intéresse aussi aux processus de fabrication : le centre de table Cinque est une évocation du processus de coulage, le cendrier (transformable en bougeoir) Tre emprunte sa forme au procédé d’extrusion…

Cet hommage insolite aux savoir-faire traditionnels se trouve rapidement investi d’une mission : aller défendre à l’étranger les couleurs du « Made in Italy ». C’est ainsi que Bosa imagine « une présentation itinérante », qui permettra à la collection de voyager dans les principaux lieux et évènements européens du design : après le Laboratorio 2729 de Venise au mois de décembre dernier, les premiers prototypes font escale au salon Maison & Objet de Paris en janvier, puis à l’espace-boutique du 107 Rivoli. Actuellement présentée au Salon du meuble de Milan, Essence s’envolera à la fin du mois pour la Vessel Gallery de Londres…

Essence Due, de Luca Nichetto, 2009. Bol en céramique et verre de Murano, 40 x 11 cm. Edition limitée à 29 exemplaires

Voilà pour l’histoire de ce projet… version longue. Un bel exemple de storytelling à l’italienne, habilement traduit dans un communiqué de presse repris par de nombreux magazines internationaux… parfois sans la moindre modification, et sans le moindre commentaire sur les pièces elles-mêmes ! Manque d’espace sans doute, contraintes de calibrage… l’histoire prend toute la place et préempte le discours.

Alors au diable les détails… comme le fait que Venini n’est finalement intervenu que sur trois pièces, lesquelles ont été produites en série limitée de 29 exemplaires. Reste que la collection est plutôt réussie : les références paraissent parfois un peu obscures, mais Nichetto est parvenu à donner une forte cohérence visuelle à une série d’objets hétéroclites (que ce soit par leur taille ou leur fonction), via un registre de formes fluides et élégantes, et de joyeuses associations de couleurs. Etrangement, ces pièces dégagent une telle perfection qu’elles semblent avoir été produites de  manière industrielle.

Bref un projet précieux, mais sans maniérisme… Surtout, un bel exemple de collaboration entre design et métiers d’art, soutenu par un dispositif de communication et de distribution d’une redoutable efficacité.

Essence Tre, de Luca Nichetto, 2009. Cendrier / bougeoir en céramique et verre de Murano, 18 x 11,5 x 16,50 cm. Edition limitée à 29 exemplaires

Wayne’s (Haunting) World

Ce n’est ni du design, ni de l’artisanat. Mais comme c’est dimanche, je m’écarte un peu de mes thèmes habituels pour parler d’une exposition que j’ai vue cette semaine et que je retournerai voir tant elle m’a envoûté. Il s’agit de « Made in France, by Americans », à la Fondation Mona Bismarck, et c’est jusqu’au 21 avril prochain.

Elle présente le travail de huit sculpteurs-céramistes d’origine nord-américaine, pour la plupart installés en France depuis les années 80/90. Wayne Fischer est l’un d’eux, et c’est sans doute celui dont le travail m’a le plus fasciné.

© Wayne Fischer

Cet artiste de 56 ans, arrivé de Boston en 1986 et établi à Revest-les-Eaux (près de Toulon) depuis 1992, travaille exclusivement la porcelaine. Et de quelle manière ! Pour moi, la porcelaine peut prendre deux aspects : le biscuit, à la surface mate semblable au marbre, ou sa version émaillée, lisse et brillante. Les sculptures de Wayne Fischer se situent dans un entre-deux absolument saisissant : elles sont émaillées au pistolet, en plusieurs couches de teintes différentes, puis sablées et poncées après cuisson. A l’arrivée, elles possèdent une surface à la fois mate et nacrée, très finement craquelée. De loin, on dirait une peau ; de près, le relief d’une planète cultivée.

Cette façon de travailler la porcelaine est mise au service d’un registre de formes lui aussi inédit : les six pièces exposées, réalisées entre 1998 et 2003, présentent toutes des volumes cabossés, tout en ronflements et en replis, comme une musculature tétanisée. Leur blancheur, accentuée par les dégradés de couleurs tirant vers le gris et le violet, leur confère une inquiétante étrangeté qui produit un effet quasi-hypnotique. Le paradoxe est qu’elles paraissent à la fois mystérieuses et puissamment évocatrices, sans qu’il soit vraiment possible de dire à quoi elles nous font penser : un monstre marin vivant dans l’obscurité des abysses, un embryon difforme, un phénomène cosmique observé au télescope…

© Wayne Fischer

Si les photographies rendent mal la force et la présence de ces sculptures, la scénographie de l’exposition leur offre en revanche un écrin idéal. L’éclairage est directement orienté vers les pièces, ce qui accentue leur relief et plonge l’espace environnant (le faste ostentatoire de cet hôtel particulier) dans une semi-obscurité. Elles sont disposées le long d’un mur couvert de miroirs, leur reflet augmentant encore leur aspect fantomatique. Enfin, le visiteur est accompagné dans sa visite par une bande-son propice à la rêverie, qui réussit par ailleurs la prouesse de se marier aux univers des huit artistes, pourtant très différents.

Pour sûr la plus belle exposition que j’ai vue depuis très longtemps, au charme terriblement obsédant. Le fait que les salles étaient désertes lors de ma visite (en matinée et en semaine) n’y est sans doute pas pour rien…

Comme les 5.5 Designers dans un magasin de porcelaine…

Jeudi dernier (18 février), les 5.5 Designers étaient invités par l’Echangeur à venir présenter leur travail dans le cadre d’une conférence intitulée « Design fait maison ». Jean-Sébastien Blanc et Claire Renard, les deux représentants du collectif (ou plutôt du « cabinet de recherche et de consultation en design », puisque c’est comme ça qu’ils se présentent) sont notamment revenus sur le projet réalisé en 2005 avec la Fondation Bernardaud pour la Nouvelle Biennale de Céramique de Châteauroux.

Les 5.5 ont sélectionné sept produits classiques dans le catalogue du porcelainier limougeaud et sont intervenus, pour chacun d’eux, à une étape étape-clé de son processus de production : le coulage pour le crémier Phoebe, le calibrage pour le saladier de la ligne Douce, le garnissage pour la tasse Frivole, etc. Cette intervention n’a pas consisté à « mettre la main à la pâte » (c’est le cas de le dire), mais à animer « des séances de créativité, sous forme de workshop, directement sur la chaîne de production ».

atelier calibrage, usine Bernardaud, 2005 - Photo: 5.5 Designers

L’objectif était d’inciter les ouvriers à rompre la gestuelle mécanique, contrôlée et parfaitement soignée qu’ils accomplissent à longueur de journée, et de les laisser exprimer leur créativité le temps de quelques pièces, sans pour autant rompre la cadence industrielle. Après ce « piratage », l’objet poursuivait normalement son parcours dans la chaîne de production. Cette expérimentation a donné naissance à plus de 500 pièces uniques, portant chacune la signature des 5.5 et de l’ouvrier.

L’opération a bénéficié d’une abondante couverture presse et a donné lieu à de nombreuses expositions : à la biennale de Châteauroux (2005), mais aussi à la manufacture Bernardaud (2006), au Superstudio Più de la Fiera de Milan (2006), à la Biennale Internationale de Design de Saint-Étienne (2006), à la galerie Droog (2007) et finalement à la boutique du musée des arts décoratifs (2007). Un coffret de quatre tasses issues du projet a même été commercialisé en 2007, en édition limitée à 1000 exemplaires.

Coffret de 4 tasses limité à 1000 exemplaires, Bernardaud, 2007 - Crédit photo : 5.5 Designers

Lors de la conférence, les 5.5 ont évoqué les raisons qui les avaient poussés à imaginer ce dispositif. Il s’agissait pour eux de valoriser un savoir-faire, et plus encore les ouvriers qui le détiennent. La perfection des produits Bernardaud tend à occulter le fait qu’ils sont tous réalisés à la main : en détournant momentanément la main de cette perfection, le projet visait justement à souligner la virtuosité dont font preuve en temps normal les individus qui leur donne forme, cette « intelligence de la main » trop souvent négligée. En faisant « de chaque ouvrier un designer », l’intention était aussi, comme l’a souligné Jean-Sébastien Blanc de « requalifier la classe ouvrière » et (plus modestement) « d’offrir un moment créatif » que l’on imagine bienvenu, compte tenu de la répétitivité des gestes.

L’autre aspect intéressant de ce projet est qu’il traduit bien les diverses « obsessions » que l’on perçoit dans le travail des 5.5 depuis le début de leur activité, en 2003. A commencer par le besoin de toujours (ré)inventer leur métier, que les designers justifient par le fait qu’aucun d’entre eux n’a jamais travaillé dans une agence (et n’a donc pas une vision définitive de ce que doit être ce travail). En déléguant l’aspect créatif du projet aux ouvriers, ils montrent qu’ils sont moins intéressés par sa dimension esthétique que par la mise en place de nouvelles méthodologies de conception, susceptibles de donner naissance à de nouveaux produits. Pour Jean-Sébastien Blanc « A quatre, il faut qu’on invente des histoires pour créer. On ne peut pas avoir un style. On essaie de voir comment l’esthétique peut découler du processus qu’on met en place ». Et de citer Danielle Quarante : « Aujourd’hui, pour innover, il faut concevoir la conception ».

Saladier Calibrage n°3, Bernardaud, 2005 - Crédit photo : 5.5 Designers

Ce qui est aussi récurrent dans le travail des 5.5 Designers, c’est une réflexion sur la place qu’occupe le design dans le cycle de vie des objets : doit-il se cantonner à celle qui lui est habituellement attribuée, entre le brief du marketing et l’étude de faisabilité de l’ingénieur ? Ou peut-il s’inviter à d’autres étapes ? Avec la « médecine des objets« , leur tout premier projet, ils avaient déjà exploré le rôle que pouvait jouer le design en fin de vie du produit, lorsque celui-ci est mis au rebus. Avec Bernardaud, l’idée était de l’intégrer directement au niveau de la production. A chaque projet (ou presque), les designers cherchent à investir de nouveaux territoires. L’opération « Save a product » qu’ils ont initiée en 2008 (suite à l’abandon d’un projet par son commanditaire à seulement à 15 jours du lancement commercial de la gamme) montre bien tout l’intérêt de cette démarche, et le potentiel d’innovation qu’elle renferme.

Assiette Décalque n°10, Bernardaud, 2005 - Crédit photo : 5.5 Designers

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