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Dutch Design : ce que Li en dit

Li Edelkoort; © Trend Union, Marie Taillefer

Le 17 novembre dernier, dans le cadre de l’exposition Maarten Baas, le Musée des Arts décoratifs de Paris invitait Li Edelkoort à donner une conférence sur le thème du Dutch Design. Plus précisément, l’objectif était de comprendre les recettes du succès que connaît le design hollandais depuis le milieu des années 90, les raisons de son omniprésence sur la scène internationale, et le rôle joué par chaque acteur (au-delà des designers eux-mêmes, les écoles et institutions) dans cette ascension.

Il peut paraître étrange de poser ces questions à celle qui a peut-être été la principale protagoniste de ce phénomène… De 1999 à 2008, Lidewij Edelkoort a dirigé la Design Academy Eindhoven, et c’est sous sa direction que l’école a accédé à une notoriété internationale. Mais à ce titre, la célèbre « chasseuse de tendances » a aussi été aux premières loges pour observer et analyser son époque.

Et de fait, son intervention fut passionnante, retraçant avec humour les différentes étapes de ce qui restera peut-être l’un des plus importants élans créatifs de la fin du XXe siècle et du début du suivant. Avant même de se lancer dans la chronologie de ces « 15 ans de gloire » (de 1996 à aujourd’hui), Li Edelkoort a dressé un parallèle avec le siècle d’Or hollandais, soulignant les points communs entre les deux périodes : d’une part, la persistance d’un « ADN hollandais », caractérisé entre autres par une forte débrouillardise, une grande curiosité pour l’étranger et un sens de l’humour « assez âpre ». D’autre part, un regain d’intérêt des créateurs contemporains (designers, mais aussi photographes et créateurs de mode) pour les artistes du XVIe siècle, la jeune génération allant puiser dans les œuvres du passé des idées, des valeurs, un certain rapport à l’ornement… qui sont ensuite revues et adaptées au temps présent.

Certains musées, institutions et fabricants ont apporté leur soutien à cette entreprise de redécouverte, invitant les designers à se plonger dans leur histoire ou les accompagnant dans leurs recherches. Toutefois, Li Edelkoort a insisté à plusieurs reprises sur le fait que « le nouvel élan du design hollandais est le résultat d’initiatives individuelles, pas celui d’un programme gouvernemental. (…) [C’est] une histoire d’hommes et de femmes. Ce sont eux qui ont apporté le changement, pas les politiciens qui ne comprennent pas grand chose ». Et de citer pour illustrer son propos ce qui constitue selon elle l’acte de naissance du Dutch Design : l’exposition de Droog à Milan en 1996, désignée par Studio Job. « C’est la première fois que ce côté très sec, très simple, très humoristique a frappé le monde du design. Et ça a fait l’effet d’un Bang ! »

Les 15 années qui vont suivre vont être marquées par d’importantes mutations, à la fois dans le monde du design (le design flirte avec l’art, s’étend aux services et à tous les domaines de la vie quotidienne, devient de plus en plus glamour et s’impose même comme une forme de loisir, comme en témoigne la multiplication des Design Week partout dans le monde), et au-delà (le 11 septembre puis la crise économique redéfinissent le rôle du design, ses valeurs et la manière dont on le montre). Dans ce contexte, la force de la Design Academy Eindhoven va être d’anticiper ces changements et d’adapter son curriculum aux secousses de l’époque. Elle dispose pour cela d’une équipe d’enseignants-stars, très occupés par leur activité en dehors de l’école, mais mobilisés en son sein par un système basé sur une forme de concurrence interne : « ça marche parce que les profs sont doués, parce qu’ils veulent donner, parce que les jeunes les intéressent et parce qu’ils sont super ambitieux (…). Ils veulent que leurs élèves soient les meilleurs, que leur département soit le meilleur ».

"Verres de Bohême" créés à partir de bouteilles en plastique dans le cadre du projet Improvvisare : participation de la Design Academy Eindhoven au Salon du meuble de Milan en 2002. Les étudiants n’ont eu que quelques jours et peu de moyens pour composer une "ambiance" à partir de matériaux collectés sur place. Pour Li Edelkoort, "l’aventure, l’imprévu et l’improvisation sont des recettes du succès du design hollandais".

Un autre atout de l’école réside dans sa capacité à créer l’événement, notamment lors de deux rendez-vous annuels : le Salon du meuble de Milan, durant lequel l’école investit chaque fois un lieu plus inattendu et présente une exposition à laquelle se précipitent tous les journalistes, et le Graduation Show qui dès 2007 draine dans la ville d’Eindhoven plus de 25 000 visiteurs internationaux.

C’est peut-être d’ailleurs l’un des effets secondaires les plus étonnants du « miracle » Dutch Design : avoir placé sur la carte des capitales internationales du design une ville d’à peine plus de 200 000 habitants. Un résultat obtenu notamment grâce à l’action de la municipalité qui a su habilement tirer profit de la force d’attraction de l’école présente sur son territoire.

La présence d’une école est pour Li Edelkoort le préalable à toute stratégie de développement territorial basée sur le design : « je pense qu’on ne peut pas développer une région si on n’a pas une école qui en est le moteur. Une école est une sorte d’ingrédient qu’on doit avoir d’office ». Consultée semble-t-il sur le projet de création d’un pôle d’excellence Métiers d’art et Design autour du Louvre-Lens, elle réfléchit à « amener un Master, avec peut-être toutes les écoles du coin ou quelque chose lié au Louvre ».

A Eindhoven, de plus en plus d’étudiants décident de rester sur place une fois leur diplôme en poche. Le coût des ateliers et l’accès à un tissu de production local bien développé (« l’un des intérêts de la Design Academy Eindhoven, c’est qu’elle est implantée dans une région où l’on peut tout faire faire ») encouragent cet enracinement. A l’instar de Maarten Baas, Nacho Carbonell, Kiki van Eijk et Joost van Bleiswijk, les jeunes designers créent de petites structures qui intègrent même parfois leur propre unité de production.

Vues intérieure et extérieure de l’usine reconvertie en lieu de production / showroom / restaurant par Piet Hein Eek à Eindhoven.

Le designer Piet Hein Eek a récemment investi une ancienne usine d’une surface de 10 000 m2 qu’il a transformé en vaste « ruche dynamique » : il y produit ses meubles et loue des ateliers à bas prix à de jeunes talents issus de la Design Academy. Le lieu comporte aussi un showroom, un restaurant et une boutique. Pour Li Edelkoort, « il y a dans son entreprise le commencement d’une autre façon de vivre. C’est curieusement presque une façon de renouer avec le mouvement Arts & Crafts du début du XXe siècle ».

Cette dynamique est à rapprocher d’un certain retour au fait main, l’une des caractéristiques fondamentales du design hollandais. Retrouvant ses réflexes de chasseuse de tendances, Li Edelkoort s’est livrée à un exercice de prospective qui m’a semblé intéressant. Je conclus donc cet article en lui laissant la parole :

« A mon avis, le design hollandais a été très précurseur dans le retour au folklore, au fait main, car dans ce siècle, on va découvrir de plus en plus ce qu’on peut faire avec la main, à quel point on peut lier à nouveau la main à la machine, mais d’une autre façon. (…) J’ai vécu ces 10 années à Eindhoven comme la grande époque où l’on a vu éclore à nouveau cette envie de craft. Je crois que cette fois-ci, ce n’est pas juste un effet de fin de siècle, que ça risque d’aller beaucoup plus loin et qu’à terme, il y aura beaucoup de ponts qui vont se faire entre l’industrie et les crafts. Parce qu’au fur et à mesure, on voit qu’on peut industrialiser la différence, la faute, les choses qui ne sont pas nettes… Ca va créer une autre ère où les deux vont se fusionner. Il y a beaucoup moins d’oppositions entre industrie et crafts, et c’est comme ça je crois que tout va se moderniser, dans la fusion. J’ai hâte de voir tout ça. On commence à voir des signes, on ne peut pas encore mettre le doigt dessus mais on le sent vraiment. Des gens comme Hella Jongerius, Patricia Urquiola, Patrizia Moroso ou Wieki Somers sont tous en train de se balader dans ce domaine. En France, il y a eu Tsé Tsé très tôt… Il y a une sorte de magie de cette redécouverte. On a eu un élève asiatique qui a fait une chose superbe pour son Master : il est allé voir l’industrie de la faïence et a récupéré tout ce qui devait être jeté, tout ce qui n’était pas digne d’être vendu parce qu’il y avait des choses qui n’allaient pas. Avec les déchets, il a fait une nouvelle collection. (…) Finalement, c’est tellement touchant de voir que notre industrie est capable de faire des fautes. L’industrie devient humaine. (…) Je suis très friande de toutes ces oppositions qui ne le sont plus. C’est là qu’on trouve le génie de notre époque ».

A noter que le Designhuis d’Eindhoven accueille à partir d’aujourd’hui et jusqu’au 20 mai prochain l’exposition Connecting Concepts, qui explore les raisons du succès international du Dutch Design.

La Knotted Chair, de Marcel Wanders, fut présentée par Droog Design à Milan en 1996

Yasuhito Hirose : éloge de la poussière

Dust Lamp, de Yasuhito Hirose (2010)

Je suis tombé récemment sur le projet de diplôme de Yasuhito Hirose, un designer japonais sorti de la Design Academy Eindhoven en 2009. Dust Lamp (c’est son nom) est une lampe de sol dont l’abat-jour est constitué d’une simple armature de métal. Cette armature capte la poussière de l’air jusqu’à constituer une enveloppe qui peu à peu la recouvre entièrement.

Chacun de nous a déjà observé le ballet silencieux des particules de poussière en flottaison dans l’air, lorsqu’un rayon de soleil éclaire une pièce obscure. Yasuhito Hirose s’en est inspiré pour concevoir cet objet étrange, qui effraie la raison mais séduit l’imagination. On pense aux anneaux de poussières qui orbitent autour de certaines planètes, au passage du temps qui recouvre les souvenirs d’un voile cotonneux, et aux efforts désespérés de toutes les ménagères pour chasser cet ennemi sournois que la Dust Lamp cherche au contraire à théâtraliser.

Depuis Rotterdam où il a établi son studio, Yasuhito Hirose a accepté de répondre à quelques questions…

Vous avez choisi de travailler avec un matériau peu conventionnel : la poussière. Pourquoi ?

Parce que la poussière est partout. Nous en générons tous les jours. Les gens la traitent avec indifférence ou s’épuisent à la chasser. C’est une lutte permanente ! La poussière est vue comme sale, gênante, inutile. Rien n’est plus laid que la poussière. J’avais envie d’initier une autre relation…

De quoi la Dust Lamp est-elle faite ? Comment fonctionne-t-elle ?

Elle est constituée d’une lampe halogène, de tiges de métal recouvertes de plastique et d’un générateur d’électricité statique. La chaleur de l’ampoule met l’air en mouvement, et les tiges métalliques de l’abat-jour chargées d’électricité statique captent la poussière qu’il contient. Le revêtement plastique conserve l’électricité statique lorsque la lampe est éteinte. Au bout d’un certains temps, l’abat-jour devient duveteux.

Qu’est-ce qui a inspiré ce projet ?

Lorsque j’étais enfant, je me demandais d’où venait la poussière… et d’autres questions stupides du même genre. C’était mystérieux pour moi : on nettoie sa chambre, mais en quelques heures, la poussière revient d’on ne sait où. Un jour, j’étais dans une cave et j’observais les rayons de lumière qui entraient à travers un soupirail. Il y avait de minuscules particules qui semblaient danser dans la lumière. C’est ce qui m’a inspiré la Dust Lamp.

Dust Lamp, de Yasuhito Hirose (2010)

De nombreux artistes ont déjà travaillé avec ce matériau, comme Marcel Duchamp et Man Ray (Elevage de poussière, 1920). Ou bien l’agence d’architectes R&SIE(n) pour le musée d’art contemporain à Bangkok (Dustyrelief/B_mu, 2002) ? Connaissiez-vous leur travail ?

Je ne connaissais pas l’Elevage de poussière. Duchamp m’intéresse, mais j’ai encore du mal à saisir le sens de son travail. Quant à R&SIE(n), au moment où je travaillais sur ce projet, on m’avait parlé d’un projet architectural en rapport avec la poussière… mais je n’étais pas arrivé à le retrouver. Je pense qu’il s’agissait de celui-là. J’ai cherché sur le net, les images sont incroyables…

Je trouve vraiment que la Dust Lamp est fascinante, mais elle a aussi un aspect un peu effrayant. D’abord parce que la poussière est vue comme quelque chose malsain : elle peut causer des allergies. Et aussi parce qu’elle est associée à l’idée de décrépitude et de mort. Avez-vous voulu jouer sur cette idée ?

Pas directement, mais dans un certain sens, oui. L’idée de décrépitude et de mort (mais aussi de corrosion et de vieillissement) est indissociable de notre existence. Nous essayons de la minimiser, de la tenir à l’écart, mais il est impossible de s’en débarrasser. Nous pouvons simplement vivre avec. La question est : comment ? parfois, je me demande si un sentiment négatif ou d’indifférence n’est pas lié à une mauvaise interprétation. Et s’il n’est pas possible de le transformer en se débarrassant de certains préjugés. C’est vraiment ce qui me pousse à concevoir de nouveaux objets.

C’est vrai que certaines personnes sont effrayées par la Dust Lamp. Ils me disent : « je suis allergique ». Ce n’est pas mon cas, donc je ne ressens pas la même chose. Mais un purificateur d’air utilise le même mécanisme que l’abat-jour ! Simplement, c’est invisible. La poussière que vous voyez sur la lampe, c’est celle que vous respireriez si elle n’était pas là. Et on colle rarement son nez à une lampe dans la vie de tous les jours…

Dust Lamp, de Yasuhito Hirose (2010)

Vous avez obtenu votre diplôme de la Design Academy Eindhoven en 2009. Qu’avez-vous fait après ça et quels sont vos projets pour l’avenir ?

Après mon diplôme, j’ai fait deux expositions avec des amis : stamppot met rodekool et KANREKIMONO. La première réunissait une dizaine de créateurs japonais diplômés d’écoles de design hollandaises. L’intention était d’explorer le potentiel de cette dimension interculturelle au niveau de notre travail et de sa réception, à la fois au Japon et aux Pays-Bas. KANREKIMONO est un projet que j’ai développé avec le designer Ryohei Yoshiyuki, au sein de De Meyboom Lab. « Mono » signifie objet, et « kanreki » soixantième anniversaire : c’est un projet de recherche centré sur les objets qui ont été créés il y a 60 ans. Nous pensons que ces objets dégagent une force qui ne tient ni à leur ancienneté, ni à leur sophistication. Ce sont des objets que nous appelons « ordinaires », ce qui correspond à l’objectif que nous voulons atteindre en tant que designer. Nous cherchons à comprendre comment s’est établie la relation entre ces objets et leurs utilisateurs, et nous sommes en train de développer un nouveau projet autour de ce concept, qui verra le jour l’année prochaine. Au-delà de leur concept respectif, ces deux projets s’appuient sur un travail personnel de recherche autour de l’identité des objets et de leur perception. J’ai également créé mon propre studio en novembre 2010 et j’espère à l’avenir collaborer avec des personnes d’horizons très différents.

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