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Michel Arnoult, saison 3 : vers un design durable (1976-2005)

16 octobre 2011 1 commentaire

Fauteuil Pelicano, de Michel Arnoult (2003)

Voici donc la troisième et dernière partie de cet article consacré à l’œuvre du designer Michel Arnoult. La chronologie de cette période, qui commence en 1974 avec la fermeture de Mobília Contemporânea, est plus incertaine.

En 1976, Michel Arnoult crée une nouvelle société, baptisée Senta, avec l’objectif de produire des meubles démontables pour l’exportation. L’activité de cette société se prolonge semble-t-il jusqu’en 1988, mais dès 1983, le designer s’associe à l’architecte Joaquim Mello et crée l’agence Arnoult & Mello Design industriel et Architecture. Je n’ai pas trouvé d’informations sur la production de cette agence, sinon qu’elle semblait également tournée vers l’exportation. D’autres sources mentionnent encore une activité freelance, à partir de 1986, dédiée à la conception de meubles pour des réseaux hôteliers…

Au-delà de ces aventures entrepreneuriales, la date clé de la période en ce qui concerne l’évolution du travail d’Arnoult semble être 1988 : cette année-là, il participe à un programme de recherche sur l’eucalyptus à l’Institut de recherche technologique de l’Université de São Paulo.

A cette époque, l’Europe n’autorise plus le commerce de meubles en bois d’extraction en provenance d’Amazonie. L’importation de bois de reboisement est en revanche autorisée. Dans ce domaine, le Brésil va privilégier la culture de l’eucalyptus, une espèce qui pousse très rapidement et présente un excellent rendement (un mètre cube de matière première industrielle en à peine six années). La fabrication de meubles en eucalyptus présente en outre un avantage évident sur l’aggloméré : elle ne nécessite pas d’équipement spécial, donc d’investissement coûteux.

Seul problème : le bois se fend lorsqu’on le sèche au four. C’est sur ce problème que va d’abord se pencher Arnoult, cherchant et trouvant de nouvelles techniques de séchage, avant de commencer à développer une ligne d’assises démontables et bon marché à partir de ce matériau. Encore une fois, il sera précurseur dans l’usage de bois de reboisement au Brésil et ne cessera dès lors d’intégrer les principes du développement durable à son activité de designer… cette préoccupation s’inscrivant chez lui dans la prolongation d’une démarche déjà soucieuse d’optimiser l’usage des matières premières et de limiter le plus possible leur gaspillage.

Son engagement en faveur d’un design durable est récompensé en 2003 lorsque son fauteuil Pelicano se voit décerner le premier prix de la catégorie Mobilier au 17e Prix du Design du Museu da Casa Brasileira. Composé d’une structure en eucalyptus sur laquelle est suspendue une assise en coton, ce rocking-chair aux allures de bec de pélican reproduit le balancement et la sensation de lévitation du hamac.

Pour le reste, on retrouve les préoccupations habituelles du designer : simplicité de la structure, qui permet une production de série à moindre coût ; facilité de montage et d’entretien (la toile peut être facilement retirée et lavée) ; optimisation du stockage et du transport grâce à un conditionnement compact et léger.

Ligne Trio, de Michel Arnoult (2005)

Avant sa disparition en mars 2005, à l’âge de 83 ans, Michel Arnoult aura le temps de concevoir trois autres lignes de tables, chaises et fauteuils (Trio, Gwen et Garden), toutes basées sur un même élément constructif : des lattes en eucalyptus de reboisement, d’environ 7 cm de large et 22 cm de long.

Ces dernières créations illustrent la persistance des partis pris du designer, ce que celui-ci reconnaissait d’ailleurs bien volontiers : « C’est vrai, je développe le même programme depuis 30 ans, avec une passion pour le bois et les produits bien faits. Je ne m’intéresse pas à la poursuite de la nouveauté. En outre, l’évolution du mobilier est nulle. Depuis Toutânkhamon, la conception d’une chaise est la même ! »

Surtout, l’œuvre d’Arnoult posséde les mêmes caractéristiques que l’on prête habituellement au design brésilien dans son ensemble : un amour et une profonde connaissance du bois, un respect pour l’environnement antérieur à tout phénomène de mode, et une recherche permanente du confort et de la simplicité des formes.

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Michel Arnoult, saison 2 : Mobilia Contemporânea (1955-1973)

Fauteuil "Peg-Lev", de Michel Arnoult (1968)

Après un interlude de presque 4 mois, il est temps pour moi de reprendre cet article où je l’avais laissé. C’est-à-dire vers 1955, lorsque Michel Arnoult et ses associés transfèrent leur société à Sao Paulo et changent son nom pour Mobília Contemporânea.

A cette époque, le Brésil s’engage dans un processus d’industrialisation, initié par son nouveau président, Juscelino Kubistcheck (de 1956 à 1961). Ce mouvement s’accompagne d’une forte urbanisation qui se traduit par la construction de nombreux immeubles de logement et la réduction des espaces intérieurs habitables. L’architecture moderne est à son apogée, mais le design mobilier est à la traîne : la plupart des meubles disponibles sont encore des copies d’anciens, produits de manière artisanale.

Or, de plus en plus de jeunes ménages sont à la recherche d’un mobilier de bonne qualité à un coût raisonnable, en particulier dans les grands centres urbains comme Rio et Sao Paulo. Arnoult et Westwater seront parmi les premiers à prendre en compte cette demande et à proposer des meubles adaptés aux nouveaux appartements de la classe moyenne.

C’est le fondement même du projet Mobília Contemporânea : proposer des meubles simples, modulaires, produits de manière industrielle et donc accessibles au plus grand nombre. Arnoult est particulièrement attentif à rationaliser la production : par l’utilisation de pièces standards, multifonctionnelles, et la réduction du nombre d’éléments nécessaires à chaque meuble. Le stockage et le transport sont eux aussi optimisés puisque tous les meubles sont vendus en kit. Conséquence directe, les délais de livraison sont réduits à zéro : il n’est plus nécessaire d’attendre le camion de livraison puisqu’on peut à présent emporter sa salle à manger sur le siège arrière de sa voiture. Une démarche révolutionnaire pour l’époque ! Les prémisses du Cash & Carry actuel. Michel Arnoult devient le premier entrepreneur de meubles en kit au Brésil, et Mobília Contemporânea l’une des toutes premières entreprises au monde à se consacrer exclusivement à la conception et à la fabrication de ce type de mobilier.

Arnoult refuse l’obsolescence planifiée des produits, qu’il souhaite résistants aux modes. Il déclare d’ailleurs : « nous pensons qu’il est négatif de tenter de reproduire les habitudes d’achat d’un pays riche dans un pays pauvre ». En ce qui concerne le choix de formes, il est partisan d’un « confort dur », qu’il oppose au confort douillet de « ces sièges dans lesquels vous vous enfoncez, d’un goût douteux, auxquels les Français vouent un culte, le style de tous leurs Louis ». Le concept de « confort dur » s’applique à des meubles en bois qui conjuguent un bon design et une fabrication de grande qualité.

Deux objets sont emblématiques du travail d’Arnoult sur cette période. Le premier est le fauteuil Ouro Preto : conçu en 1958, entièrement démontable, il se compose d’un nombre réduit d’éléments standardisés : une structure en imbuia massif, des fils de nylon pour soutenir le siège et le dossier (le premier fauteuil d’Arnoult où les fils de nylon se substituent aux ceintures en matière synthétique), et des coussins amovibles d’une épaisseur réduite. Le langage d’Arnoult est ici parfaitement lisible : une structure claire, limpide, le respect du caractère naturel des matériaux et des qualités fonctionnelles en phase avec leur usage : confort, légèreté, facilité d’entretien. En 1964, à l’occasion de la VIe Foire des Arts Ménagers (Utilidades Domésticas) de Sao Paulo, le fauteuil Ouro Preto obtient le Prix du Design industriel Roberto Simonsen.

Fauteuil Ouro Preto, de Michel Arnoult (1958)

Le deuxième objet est la bibliothèque en bois Peg Lev, commercialisée en 1968. Arnoult la conçoit spécialement pour une marque très populaire de fascicules, la Editora Abril. Là encore, Arnoult innove puisque ce meuble plutôt modeste, conditionné en kit dans une boîte en carton, est vendu dans les mêmes points de vente que la collection de fascicules qu’il est sensé accueillir : les kiosques à journaux de tout le pays. Les commandes affluent par centaines et un site de production est monté spécifiquement pour ce projet. Hélas, des délais de livraison trop longs (entre un et deux mois avant que la bibliothèque atteigne son point de destination) auront raison de l’économie du projet.

Consignes de montage de la bibliothèque Peg Lev, de Michel Arnoult (1968)

Pour autant, Arnoult ne perd pas foi dans son projet d’investir des réseaux de vente alternatifs. En 1970, il conçoit une nouvelle bibliothèque  pour le supermarché Peg-Pag, situé dans un quartier de classe moyenne supérieure de Sao Paulo. Comme précédemment, le meuble est vendu démonté dans une boîte en carton et à nouveau, c’est un énorme succès. Pour reprendre l’expression d’Arnoult, les bibliothèques se vendent « comme de l’huile alimentaire ». Mais l’expérience prend fin rapidement et ne sera pas reproduite.

En 1973, Mobília Contemporânea, qui compte alors 11 magasins et un site de production de 4 500 m2, doit faire face à une conjoncture défavorable : la crise économique et le durcissement du régime militaire viennent s’ajouter à des difficultés financières. La société ferme ses portes l’année suivante.

Pour Arnoult, c’est la fin d’une époque, mais aussi le début d’une nouvelle. Mû par son esprit d’entrepreneur et son goût pour l’innovation, il occupera encore pendant 30 ans (en fait jusqu’à sa mort en 2005), le devant de la scène du design brésilien, notamment grâce à un engagement en faveur d’un design responsable.

La suite au prochain épisode donc…

Michel Arnoult, saison 1 : si tu vas à Rio…

Inconnu ou presque en France, le designer Michel Arnoult (1922-2005) est encore désigné comme « le Français » dans la presse brésilienne. Il aura pourtant vécu la majorité de sa vie dans ce pays, où il a largement contribué à moderniser l’industrie de l’ameublement : d’abord, à partir des années 50, en développant des collections de meubles simples, modulaires et bon marché, produits en grande série et à monter soi-même. Puis, dans les années 80, en étant l’un des premiers à s’intéresser au bois de reboisement.

Comment ce parisien né en 1922 s’est-il retrouvé dans tous les livres consacrés à l’histoire du design brésilien ? C’est ce que j’ai voulu savoir en essayant de traduire et de synthétiser les quelques ouvrages auxquels j’ai pu avoir accès. Ils sont peu nombreux, aussi ai-je complété certaines zones d’ombre par des recherches Internet. Elles m’ont conduit vers des articles qui parfois divergent sur les dates ou la chronologie des événements. S’il y a, parmi les lecteurs de ce billet, des personnes qui souhaitent apporter des précisions ou des corrections, qu’ils m’en fassent part ! Je serais heureux de les intégrer.

Et pour qu’ils aient le temps de se manifester, je publierai les résultats de mes recherches sous forme de trois épisodes, correspondant chacun à ce qui m’a semblé constituer une période importante de sa vie.

La première (l’article d’aujourd’hui) commence pendant la seconde guerre mondiale. Michel Arnoult a 17 ans lorsque éclate le conflit. Comme de nombreux autres jeunes de sa classe d’âge, il est obligé de partir travailler en Allemagne, dans le cadre du Service du Travail Obligatoire (STO). Pendant près d’un an, il est affecté dans une fabrique de meubles à Würzburg, en Bavière. D’abord chargé de tâches administratives, il est rapidement envoyé aux machines. C’est là qu’il apprend à sélectionner les bois, à les couper et à dessiner des meubles.

De retour à Paris, il étudie à l’Union centrale des Arts Décoratifs (Ecole Camondo) et, dans le cadre de ce cursus, effectue en 1948 un stage dans l’atelier de Marcel Gascoin. Il serait difficile de ne pas voir dans cette expérience une étape déterminante de son parcours, tant la figure de Gascoin est associée à une conception du mobilier qui sera bientôt la sienne : celle de meubles de série en bois, simples, modulaires et économiques. Au cours de cette expérience d’un an, Michel Arnoult participe à la conception d’éléments de cuisine pour l’Unité d’Habitation de Marseille de Le Corbusier : un autre exemple de production standardisée, conçue dans un esprit fonctionnaliste.

C’est un concours organisé par un entrepreneur français établi au Mexique qui va l’entraîner de l’autre côté de l’Atlantique. Sur la nature de ce concours, peu d’informations, sinon qu’il s’adressait aux étudiants de l’Union centrale des Arts Décoratifs et que Michel Arnoult en sort lauréat. Le prix prend la forme d’une mission d’un an, à Mexico, dans l’entreprise de meubles de l’homme d’affaires expatrié : Bloc & Co. A l’issue de ce séjour, le jeune designer décide d’entreprendre un voyage en Amérique du Sud, avant de retourner en France. Il a entendu parler d’Oscar Niemeyer (qui s’est rendu célèbre pour avoir participé à la conception du nouveau bâtiment du Ministère de l’Education et de la Santé à Rio de Janeiro) et souhaite le rencontrer. Il part de Mexico en jeep, fait une halte d’un an à Caracas pour se renflouer en travaillant pour un cabinet d’architectes, et reprend la route pour Rio où il arrive en 1950.

Là encore, peu d’infos sur les raisons qui l’inciteront à ne jamais repartir. On peut toutefois penser que sa rencontre avec Niemeyer aura une influence déterminante, puisque le génial architecte carioca lui offre un stage dans son agence. Au sujet de cette nouvelle expérience, Arnoult déclarera : « C’est une période inoubliable de ma vie, mais travailler dans un bureau d’architecture, ce n’était pas fait pour moi : je suis un designer ».

Il s’inscrit pourtant à l’école d’architecture de la Faculdade Nacional do Rio de Janeiro (UFRJ), qu’il fréquente de 1951 à 1955. Alors qu’il est encore étudiant, il s’associe à l’Ecossais Norman Westwater, lui aussi établi à Rio où il travaille en tant que scénographe, et commence à concevoir des meubles en bois. Les deux hommes font réaliser leurs créations par un charpentier de Curitiba (la capitale de l’état de Paraná, à 400 km au Sud-Ouest de Sao Paulo) et les vendent à des amis architectes. Ceux-ci reçoivent les éléments démontés, qu’ils assemblent eux-mêmes. La formule rencontre immédiatement du succès : les meubles sont de bonne qualité, leur design simple et leur prix abordable correspondent aux besoins de ces jeunes couples en train de s’installer.

Arnoult et Westwater cherchent alors à s’adosser à de grosses enseignes, telles que Cássio Muniz et Móveis Drago, qui prendraient en charge l’exécution et la vente de leur collection. Mais celles-ci ne montrent aucun intérêt, obligeant les deux associés à créer leur propre structure : Forma, Móveis e Interiores Ltda. C’est cette même entreprise qui, en 1955, sera transférée à Sao Paulo et rebaptisée Mobília Contemporânea… un nom aujourd’hui associé à l’histoire du design brésilien et qui sera pendant près de 20 ans le laboratoire des expérimentations d’Arnoult…

La suite… bientôt !

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