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La vannerie-fusion d’Idoia Cuesta

Collection Coton et Laine (2009). Chaque pièce se compose d’un mélange de laine et d’une autre fibre textile : fil de coton, corde de jute, chanvre ou branches de lierre.

Ceux qui lisent ce blog connaissent ma fascination pour la vannerie, cet artisanat nomade, humble, qui ne nécessite presque aucun outil et que l’on pratique aux quatre coins du monde.

En visitant le salon Maison & Objet, j’ai eu la chance de tomber sur le stand d’Idoia Cuesta, une artisane vannière établie en Galice et qui se dédie depuis plus de 10 ans à cette activité. Pourtant, pas le moindre brin d’osier parmi les pièces qu’elle avait apportées de son atelier : formée aux savoir-faire textiles avant d’être initiée à ceux de la vannerie, Idoia développe sa pratique au croisement de ces deux univers, combinant les techniques de l’un aux matériaux de l’autre, et inversement. Au final, des associations surprenantes de couleurs, de volumes, et un jeu permanent sur la rigidité et la souplesse des formes.

Mais son goût pour l’expérimentation et les hybridations ne s’arrête pas là : guidée par sa curiosité, la créatrice multiplie les collaborations qui lui font découvrir d’autres champs de création, de la mode au design intérieur. Forte de ces expériences, elle affine sans cesse une démarche qui prend racine dans la tradition mais s’inscrit fermement dans le monde contemporain.

C’est par le textile qu’a commencé ton parcours dans l’artisanat. Comment es-tu arrivée à la vannerie ?

J’ai d’abord étudié la biologie, au Pays Basque puis à Marseille, grâce à une bourse Erasmus. En 1992, je suis arrivée en Galice pour faire un doctorat. Parallèlement à l’université, je me suis initiée à l’artisanat textile à Lugo, où j’ai appris les techniques traditionnelles de tissage avec un métier de basse et haute lice. Tout en pratiquant cette activité, j’ai eu l’opportunité de suivre des cours de vannerie traditionnelle à base de fibres végétales. Les circonstances de la vie, et l’impossibilité de disposer d’un espace suffisant pour le métier à tisser, m’ont fait pencher vers la vannerie. Je me suis plongée dans l’apprentissage des techniques traditionnelles, d’abord avec des vanniers galiciens, puis d’autres régions.

Qu’est ce qui t’a intéressé dans la vannerie ?

Ce qui m’a fasciné, c’est de pouvoir passer des tissus à deux dimensions du métier à tisser aux pièces en volume, et de pouvoir créer des formes avec des fibres végétales plus rigides, quoique flexibles. L’autre chose qui m’a attiré, c’est que l’on obtient des résultats très rapidement : il faut relativement peu de temps pour faire un panier, à la différence du travail sur métier à tisser qui est un processus très lent. Un autre avantage de la vannerie à mon avis, c’est que l’on peut travailler n’importe où. Pas besoin de grosses infrastructures ou d’outils compliqués : avec tes mains, des sécateurs et un canif, tu peux faire un panier en osier ou à partir d’autres espèces végétales. Mais le plus important, c’est que la vannerie est vivante, elle me connecte à la nature, à la terre et au changement des saisons… Je cultive mes propres variétés d’osier, ce qui m’oblige à suivre son cycle de vie : je le plante au printemps, je l’arrose en été, je le taille et le récolte en lune décroissante en hiver. Mais on peut aussi utiliser un grand nombre d’autres espèces herbacées, d’arbustes et de branches d’arbres qui peuvent aussi servir à la vannerie. C’est une expérience très enrichissante que de se promener dans la campagne et de collecter des plantes et des branches, avec lesquelles tu peux ensuite réaliser ton propre panier.

Collection Crochet (2010) : différentes formes de paniers sont transformées en sacs à main et en chapeaux. Tous se composent d’épaisses « tiges » de laine feutrée reliées entre elles par des fils de laine colorée travaillés au crochet.

Tu as appris les techniques de vannerie de nombreux pays. Est-ce que ça t’a donné d’autres outils pour créer ?

Ces dernières années, j’ai eu la chance de poursuivre mon apprentissage en participant à des cours donnés par des vanniers français, anglais, danois, finlandais… Toutes ces rencontres m’ont ouvert l’esprit et m’ont donné de nouvelles perspectives sur la vannerie : en me permettant de découvrir les techniques utilisées dans d’autres pays, et en me montrant comment adapter aux techniques de la vannerie des matériaux qui lui sont étrangers. J’ai même changé ma façon de penser pour élargir ma vision à la possibilité de créer des œuvres artistiques, des sculptures, des installations… avec des techniques de vannerie, mais en s’affranchissant de l’image traditionnelle associée au panier lui-même.

Justement, comment fait-on pour créer des pièces nouvelles et contemporaines à partir de techniques artisanales traditionnelles?

Je ne pourrais pas dire exactement comment on fait, ni comment ça arrive, mais je crois qu’il y a des connexions qui se font dans ton esprit qui, un jour, facilitent le processus créatif. Comme si soudain, tout ce que tu as appris et vécu tout au long de ta vie refaisait surface, se mélangeait et que ces connaissances se connectaient les unes aux autres. De sorte que lorsque tu t’assois pour rêver, pour dessiner ou pour penser à une pièce, tout devient fluide et se met à couler.

Tu as collaboré avec d’autres créateurs: le designer Martin Azúa, la créatrice de mode Sara Coleman, le tourneur sur bois Fernando Vérez… Quelle a été ta contribution à chacun de ces projets?

Chaque collaboration a été différente et à chaque fois, j’ai appris beaucoup de choses sur la planification et la gestion d’un projet. De mon côté, j’ai apporté mon expérience et mes connaissances sur le comportement des matériaux lorsque tu les travailles. Parfois, un croquis dessiné ou conçu sur ordinateur doit être modifié car il est impossible de lui donner vie, que ce soit à cause de la technique employée ou du matériau choisi.

Photos du défilé Printemps Eté 2012 de la créatrice de mode Sara Coleman. De gauche à droite : 1) coiffure en fibre végétale connue sous le nom de “jonc de lagune”, technique de vannerie africaine du Burkina Faso. 2) porte-bouteilles en alfa. 3) Coiffure en fil d'aluminium argenté, technique du macramé.

Ces expériences t’ont ouvert d’autres horizons ?

Oui, je pense que chacune a représenté un défi professionnel qui m’a aidé à grandir en tant que créatrice et qui a permis une synergie et une communication efficaces. Le plus important pour moi, ça a été de participer au processus créatif, de résoudre les problèmes techniques et d’apprendre de mes erreurs. En plus, ces expériences m’ont mis en contact avec le monde de la mode, du design intérieur, et du design produit …

Tu as notamment animé un atelier avec le designer Martín Azúa qui était intitulé « la tradition reformulée : la valeur ajoutée de l’artisanat dans le développement du produit contemporain ». Selon toi, quelle est cette valeur ajoutée ?

Je crois que ce qu’apporte l’artisanat, et en particulier ce que nous apportons nous, les artisans, c’est l’émotion, l’essence… Nous ajoutons un composant d’identité culturelle, local, un souci du travail bien fait, fait main… Ce qui est important pour moi, c’est le « tempo » du développement d’un projet, la qualité et le soin que l’on porte à ce qu’on fait, contre la précipitation, la spéculation ou le manque de professionnalisme auxquels nous devons parfois faire face.

A l’opposé, qu’est-ce que le design peut apporter à l’artisanat ? Dans ton cas, qu’est ce que tu as retiré de ces collaborations ?

Je pense que le design apporte surtout un cadre théorique au processus de création, qu’il permet de traduire l’idée en projet, avec une stratégie claire de communication pour atteindre un public particulier. Dans mon cas, ces collaborations m’ont permis de tirer certains enseignements sur la manière de concevoir des pièces, de penser en termes de collections, de développer des concepts et de planifier l’exécution de la production.

Vannerie en matériaux recyclés (2009). A gauche : corbeille tissée avec des imprimés publicitaires roulés.

Récemment, tu as commencé à travailler avec des matériaux recyclés. Quelle est ta motivation ?

Ma motivation et mon inspiration viennent de ma rencontre avec Lois Walpole. J’ai suivi plusieurs de ses cours, et cet enseignement m’a permis de découvrir les possibilités infinies offertes par les matériaux que nous jetons à la poubelle. Avec des fils téléphoniques, des sacs plastique, des morceaux de tissu, des bouchons, du papier journal, du carton… il est possible de créer de véritables œuvres d’art très colorées. Ce qui est intéressant et amusant, c’est de se confronter à ces nouveaux matériaux et de s’amuser à les combiner, les tisser, les transformer…

Comment expliques-tu qu’en Europe continentale, à la différence des Etats-Unis ou du Royaume-Uni, il y ait si peu de créateurs qui aient une approche contemporaine de la vannerie ?

Parce que, dans de nombreux cas, la vannerie continue d’être associée au monde rural et aux usages traditionnels. Mais je crois que de plus en plus, nous osons sortir des formes traditionnelles, pour explorer de nouveaux matériaux et expérimenter de nouvelles techniques, sans perdre l’essence et la sagesse de notre métier.

Espacio OFF, Cité de la Culture, Saint-Jacques-de-Compostelle (2010). Poufs en osier blanc (écorcé), osier buff et osier brut. Les formes rondes des poufs et des tables ont pour but de diffuser un sentiment de tranquillité, au sein d’un espace dédié au repos (son pendant, l’espace ON est pour sa part dédié à l’activité).

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