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Gwenaëlle Girard a la fibre végétale

Fauteuil en kit ETWI, réalisé avec Abdelaziz Ben Abda (structure en hêtre, natte en jonc et coton, 2010). Pour composer avec la rigidité de la natte et pouvoir la détourner en garniture de fauteuil, la designer a eu l’idée de mêler le tissage du jonc avec la laine.

Lorsque Gwenaëlle Girard a répondu à l’invitation de l’Institut français de coopération de Tunisie (IFT) pour participer à un workshop avec des artisans tunisiens, elle ne s’imaginait pas forcément que cette collaboration allait l’occuper pendant deux ans. Ni que cette expérience allait l’amener à être témoin d’une révolution…

Diplômée en 2008 de l’ENSAD, cette designer de 27 ans a dès le départ orienté ses recherches sur la relation entre design et artisanat. Avec comme domaine d’application un savoir faire qui résiste à l’industrialisation : le tressage des fibres végétales. Sa première incursion dans ce domaine, une collaboration avec des artisans vanniers du Limousin, a donné naissance à une collection de mobilier « en boucle », récompensée en 2010 par une étoile de l’Observeur du design.

C’est à cette époque que l’IFT cherche à mettre en contact designers français et artisans tunisiens afin d’injecter « les gènes de la tradition tunisienne à 50 objets contemporains » dans le cadre d’un projet baptisé La Collection.

Un pari réussi en ce qui concerne Gwenaëlle Girard, qui a su exploiter la beauté des savoir-faire et des matériaux, tout en leur ouvrant les portes des intérieurs contemporains grâce à de nouvelles applications. Une entreprise difficile, menée avec intelligence et créativité, sans se laisser enfermer dans l’univers formel ou expressif d’une seule technique ou d’un seul matériau, mais au contraire en imaginant des mariages inattendus.

Entre la Tunisie et la France, où elle est en train de se réinstaller, cette talentueuse designer a accepté de répondre à quelques questions sur cette expérience…

Fauteuil en kit ETWI, 2010

En orientant vos recherches sur les fibres végétales, vous avez choisi d’exercer votre métier de designer dans le domaine de l’artisanat plutôt que de l’industrie. Pourquoi ce choix ?

Mon mémoire de fin d’étude aux Arts Décoratifs de Paris, intitulé « vers un nouvel artisanat », est le point de départ de mon questionnement autour de l’artisanat et du design. L’artisanat trouve ses origines dans les traditions, il est le témoin d’un patrimoine économique et culturel. Il est en danger, mais l’intérêt grandissant porté à l’écologie et au développement durable remettent en avant les valeurs et qualités qui lui sont associées : l’artisanat redonne tout son sens à la matière en s’appuyant souvent sur des ressources locales, réduisant ainsi l’impact écologique de ses productions. De plus, l’artisanat et le design constituent aujourd’hui des facteurs importants du développement de certains pays ou régions.

Depuis plus de 2 ans, vous travaillez avec des artisans tunisiens sur le palmier et le jonc. Comment s’est déroulée cette collaboration ?

J’ai d’abord travaillé dans le cadre de workshops organisés par l’institut Français de Tunisie : un premier en Juin 2009, à Nabeul, avec des artisans nattiers ; un deuxième en Octobre 2009 à Kerkennah avec des artisans qui travaillent le palmier ; et enfin, un troisième en Avril 2010 pour terminer les prototypes réalisés dans chacune de ces localités.

Suite à ces ateliers, j’ai souhaité poursuivre cette recherche dans le cadre d’une résidence « Hors les murs » de l’institut Français et d’une bourse « déclics jeunes » de la Fondation de France. L’objectif de cette résidence, qui a commencé en Septembre 2010, était de continuer mes recherches avec les artisans de Nabeul et de Kerkennah, mais aussi de l’étendre à l’alfa, une autre fibre végétale, avec des artisans de Kasserine. Toutefois, cette ville ayant été particulièrement active pendant la révolution tunisienne, j’ai dû abandonner cette partie du projet.

Traditionnellement, à quoi sont employés le jonc et le palmier ?

Le jonc est utilisé pour la fabrication de nattes et, de plus en plus, de paniers. Les nattes de sol et de décoration murale sont souvent utilisées dans les demeures tunisiennes, les cafés, les mosquées… En ce qui concerne le palmier, les îles Kerkennah sont connues pour ses pêcheurs qui ont su développer de nombreux systèmes de pêche très sophistiqués à partir de ce matériau. C’est une ressource disponible en abondance, comme en témoignent les paysages très singuliers de ces îles. Les métiers de la pêche ont contribué au développement du secteur artisanal de Kerkennah, mais aujourd’hui le palmier est laissé de côté pour des raisons de rentabilité. Les nasses (pièges à poissons) sont désormais fabriquées en grillage et seuls les plus vieux pêcheurs connaissent encore le tressage traditionnel du palmier. Peu de jeunes souhaitent encore travailler dans l’artisanat : ce sont des métiers souvent mal rémunérés, et le tressage des nattes demande beaucoup de temps, dans des conditions assez difficiles.

DRINA, corbeille réalisée avec Kerkenatiss (bois d'olivier et fibre de palmier, 2010) Inspirée des pièges à poisson de l’île de Kerkennah, cette corbeille associe le palmier au bois d’olivier, deux ressources disponibles en abondance dans la région.

De cette collaboration avec les artisans de Nabeul et de Kerkennah est née une série d’objets pour la maison où la fibre végétale est parfois associée à d’autres matières : la fibre de palmier avec le bois d’olivier, le jonc avec la laine… Comment avez-vous procédé ?

Quand je travaille avec un artisan, je commence toujours par observer sa technique, ses gestes, la matière… Pour les artisans de Kerkennah, il s’agissait de mettre en valeur un savoir-faire laissé à l’abandon, le rendre plus rentable, voire lui offrir de nouveaux débouchés. En observant leur travail, j’ai réalisé que le démarrage du tressage était l’étape qui prenait le plus de temps. Associer le tressage du palmier à une base en bois d’olivier, une autre ressource de la région, a permis de gagner énormément de temps, et d’obtenir de meilleures finitions. Donc de développer de nouveaux produits.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans le dialogue avec les artisans ? Est-ce que la différence de culture a été une difficulté supplémentaire, en comparaison par exemple avec votre collaboration avec les artisans vanniers du Limousin ?

La différence de culture a effectivement souvent été une difficulté supplémentaire. Les artisans en Tunisie travaillent souvent dans les campagnes et la barrière de la langue était une première difficulté. Il fallait trouver d’autres langages : les signes, le dessin, les ordres de grandeur… Le souci des finitions était par conséquent difficile à traduire. Etre une femme seule a également été une grande difficulté. Expliquer pourquoi j’étais là, mon rôle, mes envies, mon implication, et donc parfois mes exigences, mon souhait de travailler en collaboration dans un but commun et non comme une touriste qui commanderait un souvenir… tout ça n’était vraiment pas évident.

Quelle est exactement la valeur ajoutée du design pour ces artisans ?

Il s’agissait d’avoir un autre regard sur leur artisanat, qui a du mal à se renouveler et risque de se perdre. Et parfois même d’améliorer leurs techniques pour les rendre plus rentables et améliorer les finitions, de façon à justifier de meilleurs prix ou trouver de nouveaux débouchés.

Fauteuil LULUE, réalisé avec Shems Eddine (hêtre et cuir, 2011)

La révolution vous a amenée à abandonner vos projets de recherches sur l’alfa. A la place, vous avez travaillé avec un artisan spécialiste du cuir. Comment avez-vous abordé ce nouveau matériau ?

Shems Eddine, un artisan qui travaille le cuir à Denden dans la banlieue de Tunis, faisait partie des artisans sélectionnés par l’Institut français de coopération de Tunisie pour le projet « la Collection ». C’est à cette occasion que je l’ai rencontré. Il était très enthousiaste à l’idée de travailler avec des designers et de développer de nouveaux produits.

De manière générale, il n’a pas toujours été facile de convaincre les artisans de s’ouvrir à la création, de développer de nouvelles techniques ou produits, et d’enrichir les traditions… Rencontrer un artisan avec autant d’enthousiasme et de curiosité à l’idée de créer de nouvelles choses était vraiment un cadeau durant cette résidence en Tunisie.

Le cuir est un matériau qui m’a toujours attirée. Travailler avec Shems Eddine a donc été particulièrement enrichissant. Il est passionné par son métier : chaque idée que je lui proposais était comme un défi pour lui, il réfléchissait sans cesse à de nouvelles solutions… Un vrai dialogue s’est installé entre nous, chacun rebondissant sur l’idée de l’autre, avec sa propre manière de voir le matériau et le savoir-faire.

Votre séjour en Tunisie touche à sa fin. Quelles suites, notamment en terme de commercialisation, souhaiteriez-vous lui donner ?

Les objets créés dans le cadre du projet la Collection étaient censés être édités par Monoprix Maison et déboucher sur une commercialisation locale. Ce projet a été annulé.

La collection DRINA, réalisée avec les artisans de Kerkennah, est actuellement en vente dans la galerie Artisan Social Designer, à Paris, avec la collection EN BOUCLE que j’avais réalisée avec les artisans du Limousin. Par ailleurs, je continue à travailler le cuir en développant une gamme de poufs et de sacs. Pour la collection de sacs, je cherche à trouver une suite commerciale…

Sac en cuir cousu main, réalisé avec Shems Eddine (2011)

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