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Design en version Meta

J’évoquais dans un précédent post la « Fig Leaf wardrobe » de Tord Boontje. S’il est vrai que le designer hollandais est bien celui qui a conçu cette penderie improbable -et d’un luxe inouï- il me semble aujourd’hui plus juste de parler d’un travail collectif. De l’aveu même de Boontje, cet objet n’aurait pu voir le jour sans la créativité et le savoir-faire des nombreux artisans qui lui donné forme. Et sans la société londonienne Meta, « maître d’ouvrage » de ce projet un peu fou.

Meta est la branche « design » (pour faire court) de l’antiquaire britannique Mallett. En 2008, la célèbre maison britannique décide de s’ouvrir à la création contemporaine. Mais plutôt que de venir gonfler les rangs des traditionnelles galeries de design, en proposant du mobilier en séries limitées, elle choisit de capitaliser sur son expertise dans le mobilier et les objets d’art du XVIIIe siècle. Avec l’aide de deux consultants indépendants, Louise-Anne Comeau et Geoffrey Monge, elle définit donc les contours d’un projet inédit : faire collaborer des designers contemporains avec les meilleurs maîtres d’art de chaque spécialité pour imaginer une collection d’une dizaine de pièces, conçues à partir de matériaux et de techniques de fabrication du XVIIIe. Traduit en formules chic-et-choc pour journalistes pressés, cela donne quelque chose comme « regarder en arrière pour aller de l’avant » et « créer un nouveau standard pour le design contemporain ».

La toute nouvelle société commence donc par identifier cinq designers ou agence de design internationaux susceptibles de participer au projet, si possible avec de solides références et des « univers » bien différents : les deux duos britanniques BarberOsgerby et Wales & Wales, le cabinet d’architecte new-yorkais Asymptote (Hani Rashid and Lise Anne Couture), la française Matali Crasset et le hollandais Tord Boontje.

Lanterne Diamonds are a girl's best friend (0.58 x 0.79 m). Designer : Matali Crasset. Ateliers : Belmont Metals (USA), Heritage Metalworks (USA), Lamberts Glasshuette (Allemagne)

Chaque créateur se voit proposé une courte « formation » aux potentialités des techniques et matériaux traditionnels, puis reçoit carte blanche pour développer un ou deux projets… sans aucune contrainte de budget. Les experts de Mallett examinent chaque proposition et n’hésitent pas à suggérer l’emploi de matériaux rares, voire oubliés, quitte à lancer des recherches pour retrouver leur secret de fabrication. Pour la lanterne Diamonds are a girl’s best friend 1, de Matali Crasset, ils ont ainsi l’idée d’utiliser le Paktong, un alliage d’argent et de nickel à l’aspect lumineux, importé de Chine jusqu’au XVIIIe siècle, dont la formule s’était perdue. Mallett possède un chandelier fait de ce métal, datant de 1720 : l’objet est prestement expédié au département des sciences des matériaux anciens de l’université d’Oxford pour être analysé…

Reste ensuite à identifier les rares artisans capables de réaliser ces projets délirants. Les designers, formés aux techniques industrielles, ont conçu des objets qui représentent une véritable gageure dans le cadre d’une production artisanale. Pendant un an, Mallett va donc auditionner près de 200 maîtres d’art pour finalement en retenir 54 : en France, en Italie, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis, en Russie et en Allemagne. S’instaurent alors un dialogue et un patient travail de mise au point qui donneront naissance à une première collection de 11 pièces, présentée pour la première fois en 2008 au salon du meuble de Milan.

Table de lecture Cupola (0.62 x 0.62 x 1.12 m). Designers : Edward Barber et Jay Osgerby. Ateliers : Heritage Metalworks (USA), Venini (Italie).

Chacune de ces pièces mériterait à elle seule un article tant leur niveau de sophistication est époustouflant, que ce soit au niveau des matériaux (l’argent Britannia 958 du surtout de table Cidade de BarberOsgerby, l’acier Tula du piètement de la table basse Ivo_03 d’Asymptote…) que des prouesses techniques (voir la dimension du dôme en verre soufflé à la main de la table Cupola de BarberOsgerby, l’émaillage « double-face » des 616 feuilles de figuier du Fig Leaf wardrobe de Tord Boontje, ou l’assemblage des 24 panneaux de verre de la lanterne de Matali Crasset) ou encore des mécanismes d’ouverture (le pilulier en or massif Mnemos_01 d’Asymptote, L’Armoire en placage de Cocobolo de Tord Boontje, le plateau coulissant du bureau Glissade de Wales & Wales…). Leur descriptif détaillé évoque la collection d’objets improbables de Des Esseintes, l’esthète décadent du roman de Joris-Karl Huysmans, A Rebours…

Si bien que je ne sais pas trop quoi en penser… D’un côté, il est impossible de ne pas admirer ce que l’on appelle à présent « l’intelligence de la main », à savoir cette inventivité et cette maîtrise technique dans la réalisation, qui forcent le respect. Même si le parallèle a souvent était fait, il paraît légitime de parler dans ce cas de « haute couture » : qu’on apprécie ou pas le travail du créateur, on ne peut rester insensible au talent de ceux et celles qui donnent corps à ses idées.

D’autant que (une fois n’est pas coutume), tous ces « travailleurs de l’ombre » sont ici plutôt mis en avant : que ce soit sur le site web de Meta (le nom de chaque maître-artisan apparaît à côté de celui du designer) ou sur le livret qui est remis à chaque acheteur.

Toujours au nombre des aspects positifs, on peut se dire que la visibilité de l’entreprise contribue à revaloriser des métiers manuels qui sont aujourd’hui plutôt déconsidérés (ce n’est pas moi qui le dit : voir le rapport de la sénatrice Catherine Dumas sur les Métiers d’Art, dont je reparlerai…). Et que si elle permet de préserver, voire de ressusciter des techniques oubliées, c’est toujours ça de pris : dans ce domaine, les initiatives ne sont quand même pas légions…

Table basse Ivo_03. Designer : Asymptote. Ateliers : Vetreria Rovelli (Italie).

D’un autre côté… On ne peut s’empêcher de penser que Meta est le dernier avatar de ce marché de l’Art-Design, dont le principal objectif est de produire de la rareté et de l’exclusivité. Certes, il ne s’agit pas de pièces uniques, ou même de séries limitées : chaque objet est produit sur commande. La lanterne de Matali Crasset (comptez 35 000 euros), se serait ainsi déjà écoulée à plus de 50 exemplaires… Mais les techniques de fabrication, la rareté de la main d’œuvre et des matériaux limitent de facto la capacité de production. Il serait par exemple impossible de produire plus de trois Fig Leaf wardrobe (plus de 300 000 euros) par an.

Alors oui, ces prix… dans le contexte économique actuel… Mais le luxe et la rareté ne sont pas des inventions du XXIe siècle, et Versailles n’a jamais été meublé en Ikea. Par ailleurs, la valeur de ces objets ne se définit pas exclusivement en rapport avec leur rareté (comme c’est le cas pour les séries limitées, dont le nombre d’unités est fixé artificiellement), mais sur la base des matériaux employés et du temps passé. Le soin apporté à leur fabrication est pour Mallett un gage de longévité qui, en plus de leur caractère « intemporel » (je cite), les tiendrait à l’écart de cette course à la nouveauté auquel est soumis le monde du design. La société londonienne assure d’ailleurs que sa plus grande fierté serait de continuer à commercialiser cette première collection dans une dizaine d’années… Rendez-vous est pris donc, en espérant voir de nouvelles choses d’ici-là.

Bureau Glissade. Designer : Wales & Wales. Ateliers : The Edward Barnsley Workshop (UK), Hatfields (UK), Lemerle Frères (France)

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Aux arbres et cætera

Après la faune, la flore…

En feuilletant le livre Création en France, arts décoratifs 1945-1965, publié en fin d’année dernière aux éditions Gourcuff-Gradenigo, je suis tombé sur ça :

Meuble L’Arbre à tiroirs, de Marcel Jean, 1941

Un chiffonnier en bois verni et laqué, sobrement intitulé L’arbre à tiroirs (1941). Il est signé Marcel Jean, un dessinateur français, membre du groupe des surréalistes, à qui l’on doit notamment le spectre de Gardénia (1936) ainsi que de nombreux dessins, eaux-fortes et décalcomanies. C’est pendant son séjour à Budapest, de 1938 à 1945, qu’il conçoit ce meuble insolite, que l’on croirait sorti d’un rêve et qui, à cet égard, s’inscrit bien dans la production surréaliste. Peu d’information à son sujet sinon qu’il a été présenté à l’exposition L’objet au musée des arts décoratifs en 1962 et réédité en 1987 (par quel éditeur, je ne sais pas…).

Son intérêt, me semble-t-il, est qu’il met immédiatement en perspective le débat actuel sur la porosité entre art et design… en nous rappelant que l’objet a tenu une place importante dans la création des surréalistes. En 2007, le Victoria & Albert Museum proposait justement une exposition intitulée Surreal things : surrealism and design. Sa curatrice, Ghislaine Wood, précisait à cette occasion : « Le surréalisme a donné naissance à quelques-uns des objets les plus intrigants du XXe siècle. Nous espérons par cette exposition montrer de quelle manière ce mouvement a infiltré le monde du design, et créé un nouveau langage visuel [dont] l’influence est encore très forte aujourd’hui. » Ceux que ça intéresse pourront consulter Le design européen depuis 1985 (Editions Citadelles & Mazenot) qui consacre tout un chapitre au « design néo-Dada/surréaliste ».

La raison pour laquelle j’ai choisi de parler de ce meuble est toutefois beaucoup plus… légère. J’ai en fait été frappé par la parenté formelle entre cette pièce et deux créations emblématiques du début des années 90 : l’assemblage de tiroirs You Can’t Lay Down Your Memories de Tejo Remy et la Bibliothèque Piccolo Albero, d’Andrea Branzi.

A gauche: You Can’t Lay Down Your Memories, de Tejo Remy, Droog Design, 1991. A droite: Bibliothèque Piccolo Albero (Collection Amnesia), 1991

On dirait que les deux designers se sont concertés pour développer chacun un projet inspiré de celui de Marcel Jean : Remy reprenant le principe de tiroirs indépendants disposés dans un ovale, et Branzi travaillant sur l’idée d’un tronc d’arbre dont les branches serviraient de support aux étagères. En fusionnant les deux, on pourrait presque reconstituer L’arbre à tiroirs. Il n’est bien sûr pas question de plagiat, mais le parallèle est assez amusant. Surtout lorsqu’on sait que ces objets ont été créés la même année (1991) et qu’ils font tous les deux référence (par leur nom… le Picollo Albero appartient à la série « Amnesie ») à la mémoire…

En suivant le fil de la mienne (mémoire) autour de cette idée de meuble-arbre ou arbre-meuble, je me suis souvenu de cette armoire étonnante, du hollandais Tord Boontje :

Fig Leaf wardrobe, Tord Boontje, 2008

Un meuble d’une très haute facture artisanale : feuilles en cuivre émaillées et peintes à la main (10 tailles différentes, et autant de teintes), arbre en bronze patiné (coulé à la cire perdue), base et dos en soie tissée et teinte à la main… bref une sophistication qui le situe à l’opposé des deux oeuvres précédentes, délibérément ancrées dans une esthétique low tech et une grande économie de moyen. Laquelle s’inscrivait justement en réaction à l’exubérance et aux excès des années 80…

Présenté l’année dernière à l’exposition Telling Tales, au Victoria & Albert Museum, ce Fig Leaf wardrobe possède une forte charge narrative : la feuille de figuier fait référence au premier cache-sexe de l’humidité, et partant, au premier vêtement (lorsqu’ils sont chassés du jardin d’Eden, Adam et Eve utilisent cette feuille pour couvrir leur nudité). Ici, le récit biblique est plutôt inversé puisque l’armoire se remplit à mesure que son propriétaire se dévêtit… Les feuilles de figuier servent à présent à dissimuler ses vêtements. Boontje essaie-t-il de nous dire que nous devrions en fait avoir honte de nos garde-robes ?

Cette digression arborée aurait dû s’arrêter là, mais j’ai découvert en bouclant cet article que l’artiste japonais Makoto Azuma venait de présenter au Pola Museum Annex de Tokyo un projet intitulé Armored Pine (pin cuirassé) :

Armored Pine, de Makoto Azuma, 2009. Photo: Shunsuke Shiinoki

Version science-fictionnesque de L’arbre à tiroirs de Marcel Jean ? Non, cette fois-ci il ne s’agit pas d’un meuble, mais d’une « sculpture botanique ». La structure métallique que vous voyez renferme un pin… Un pin vivant dont les aiguilles et les branches vont peu à peu émerger de leur cage d’acier perforé. Pour Azuma, il s’agit de mettre en évidence la « résilience » de ces arbres (que l’on croyait autrefois habités par des divinités) et au-delà, de la nature toute entière. Prenant conscience de leur valeur, le spectateur est ainsi invité à leur témoigner davantage de respect…

On le voit, l’arbre n’a pas fini de servir de relais symbolique aux discours de son époque…

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