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Tanabe Shôchiku, l’art du bambou en héritage

Tai (Birth of life), de Tanabe Shôchiku. 2012.

Au Japon, le bambou a longtemps été le matériau le plus utilisé dans la fabrication des objets de la vie quotidienne. Son caractère banal, qui en France lui aurait certainement valu le désintérêt des métiers d’art, ne l’a pourtant pas empêché de donner naissance à un artisanat qui, grâce à la virtuosité de générations d’artisans, s’est peu à peu élevé au rang d’art.

Aujourd’hui, les artisans qui perpétuent cette tradition sont à peine une centaine. Tanabe Shôchiku, 38 ans, représente la quatrième génération d’une famille qui, sous le nom d’artiste de Chikuunsai, repousse depuis plus d’un siècle les limites de l’excellence dans la pratique de cet art.

Formé à la sculpture à l’Université des Beaux Arts de Tokyo avant de retourner suivre un apprentissage traditionnel auprès de son père (Tanabe Chikuunsai III), il voyage aujourd’hui partout dans le monde pour faire connaître cet art si typiquement japonais et si méconnu partout ailleurs.

Il était de passage à Paris il y a un peu plus d’un mois, dans le cadre de l’exposition d’artisanat traditionnel japonais qui faisait étape aux Arts Décoratifs (Japan Next Exhibition of Fine Arts, du 4 au 6 mars 2012). Au cours de cette manifestation, organisée par le gouvernement du Japon afin de promouvoir la culture traditionnelle et le savoir-faire de ses maîtres artisans, Tanabe Shôchiku s’est livré à plusieurs démonstrations de son savoir-faire. Ayant eu la chance d’assister à l’une d’entre elles, j’ai voulu lui poser quelques questions. Il a très aimablement accepté d’y répondre et je l’en remercie.

Tanabe Shôchiku

Qu’est-ce qui distingue aujourd’hui l’art japonais du bambou de ses équivalents en Chine ou en Corée ? Quelles sont ses spécificités ?

Actuellement, il n’y a qu’au Japon qu’existe encore l’art du bambou. Au départ, cet art est venu de Chine, à l’époque d’Edo. Mais en Chine, personne n’a vraiment pris la relève, et la révolution culturelle est passée par là, entraînant sa disparition. Le bambou en tant que matière se trouve partout en Asie. Mais en tant qu’art ou artisanat, on peut dire que c’est à présent quelque chose de propre au Japon.

Votre famille pratique l’art du bambou depuis quatre générations, c’est-à-dire depuis la fin du XIXe siècle. Au cours de cette période, quelles ont été les évolutions de l’art du bambou au Japon ?

A l’époque de mon arrière grand-père, l’art du bambou était encore profondément marqué par ses origines chinoises. L’influence de la Chine était très forte, surtout au niveau de l’esprit, de la spiritualité. Evidemment, par la suite, cette influence s’est peu à peu estompée, mais sans jamais disparaître. Et cela vaut pour toute la culture au Japon, y compris l’écriture, les idéogrammes… Dès la deuxième génération, l’art du bambou est devenu quelque chose de très japonais, emprunt d’un raffinement à la japonaise, quelque chose de plus doux, avec un jeu sur l’ombre et la lumière. Vous connaissez la valeur esthétique wabi-sabi ? On a ajouté justement ces notions que les Chinois ne connaissent pas.

Une autre évolution importante concerne la dimension utilitaire des objets : jusqu’à l’époque de mon père, chaque objet avait une fonction. Ca pouvait être par exemple un panier à fleurs. Mon père l’a justement dépouillé de toute fonction, il a fait quelque chose de purement artistique.

En Europe, la vannerie utilitaire est en train de disparaître, et de nombreux artisans développent à présent un travail artistique. Quelle est la situation au Japon ?

On observe deux courants. D’un côté, comme en Europe, les technologies et les matières contemporaines remplacent tout ce qui était traditionnel. Dans l’art contemporain aussi, on exploite les possibilités des nouvelles technologies. Mais parallèlement, vous avez pu découvrir dans l’exposition Japan Next quelques oeuvres des Trésors Nationaux Vivants : le travail de la laque, de la céramique… toutes ces techniques traditionnelles séculaires que l’on connaît bien. Il y a aussi un mouvement qui s’efforce de les préserver. On peut donc dire que ces deux courants co-existent.

Panier traditionnel, de Tanabe Shôchiku

Lors de la démonstration que vous avez faite aux Arts Décoratifs, vous avez parlé de la longueur de l’apprentissage : trois ans pour apprendre à couper le bambou et huit ans pour pouvoir faire un panier. Quelles ont été les différentes étapes de votre propre parcours d’apprentissage ?

J’ai été familiarisé avec l’art du bambou lorsque j’étais encore enfant : il était partout, j’en étais entouré. J’ai donc appris naturellement, spontanément en fait. Par contre, mon apprentissage véritable a commencé après que j’ai reçu mon diplôme des Beaux Arts. Pendant 10 ans, j’ai appris aux côtés de mon père, qui est mon vrai maître. Les 5 premières années, j’ai travaillé avec lui sans répit. Si je faisais une œuvre comme celle-ci (il montre le panier ci-dessus, posé sur la table devant lui), qui me demandait 2 ou 3 semaines, il trouvait toujours un défaut qui exigeait de tout défaire et de reprendre à zéro. Il ne suffisait pas pour lui de maîtriser, il fallait aller encore au-delà : détenir un savoir-faire unique au niveau national.

Quelles sont les qualités nécessaires pour devenir un maître dans l’art du bambou ?

Premièrement, c’est de savoir faire des efforts, il y a des gens qui n’y arrivent pas. C’est surtout une question de mental en fait. Lorsque je fais une démonstration, ça a l’air facile, j’ai l’air d’y prendre du plaisir… mais c’est quand même un apprentissage très dur. On peine beaucoup et il faut se battre avec soi-même pour surmonter les difficultés. On n’y arrive pas comme ça. Donc avant d’acquérir la moindre technique, il s’agit d’abord de passer cette première étape, face à soi-même, pendant laquelle on réalise des tâches très terre-à-terre.

L’état d’esprit est plus important que la dextérité : il faut savoir sans arrêt relever des défis, s’attaquer à quelque chose de nouveau et rester ouvert à ce qui se passe à l’extérieur de soi. Avant même de parler de techniques, c’est une question de posture, de conscience.

Vous voulez dire que la technique est secondaire ?

La technique, ça s’acquiert : c’est à la portée de n’importe qui. Si vous faites ça pendant 10 ans, vous allez l’acquérir. Mais il n’y a pas que ça. J’insiste sur l’importante de la disposition d’esprit : pour arriver à exprimer son identité dans l’œuvre, il faut avoir sa propre philosophie, bien se connaître et être cultivé…

Il existe beaucoup d’espèces de bambou au Japon et beaucoup de manières de le travailler. Est-ce qu’un maître doit connaître chaque espèce et chaque technique, ou bien est-il obligé de se spécialiser ?

Très souvent, les artisans n’utilisent qu’une vingtaine de variétés. En ce qui me concerne, j’utilise essentiellement le bambou qu’on appelle madaké et, pour mon travail de création, le bambou tigré. J’ai une histoire personnelle avec le bambou tigré : il ne pousse que dans un seul endroit au Japon, le département de Kōchi sur l’île de Shikoku, tout au Sud sur le Pacifique. Là-bas, je suis allé me promener dans les forêts de bambou sauvage, où pousse ce bambou tigré, et j’ai tout de suite été touché. J’ai éprouvé une véritable émotion et je me suis senti percé par l’énergie de cette forêt… Ce bambou m’a parlé, il m’a inspiré. Et depuis lors, c’est celui que j’utilise pour m’exprimer, dans mon travail de création.

Vous avez déjà été dans les forêts de bambou ? C’est très vertical, très impressionnant… Le bambou est très esthétique et c’est une esthétique très japonaise. C’est un spectacle touchant, et je voulais prolonger cette sensation en donnant une deuxième vie au bambou par la création de mes mains.

Tanabe Shôchiku dans nue forêt de bambous

Quel est en général votre processus de création ? Est-ce que vous partez d’une émotion ? Est-ce que vous dessinez avant de créer ou bien est-ce que vous créez directement dans l’espace…

Je pars d’une certaine image, que j’essaie d’abord de dessiner. Je fais une ébauche qui se limite aux grandes lignes et sur laquelle je m’appuie pour commencer. Il m’est déjà arrivé de concevoir quelque chose de plutôt modeste et petit, et qui a pris une toute autre échelle en cours de fabrication. Une fois, en voyant la sculpture sur laquelle je travaillais, ma femme m’a demandé : tu crois qu’on va arriver à la sortir de la pièce ? j’étais tellement pris dans mon travail que je n’y avais même pas pensé…

Vos sculptures ont des formes très organiques. On a parfois l’impression de voir des coquillages, des cocons ou des nids. Mais ce sont aussi des formes qui semblent enfermer un secret…

Je me suis donné un grand thème, qui est constant dans mon œuvre : c’est les liens, les connexions avec les gens. Par exemple là, maintenant, je suis en face de vous : c’est au travers du bambou que j’ai eu l’occasion de vous rencontrer… C’est quelque chose d’étonnant et de précieux. Dans ma vie, je remercie le bambou de me donner cette opportunité. Et c’est vrai qu’il y aussi une force mystérieuse… vous avez assisté à la démonstration que j’ai faite samedi dernier, donc à un moment, nous nous sommes rencontrés. Cet instant, ce court moment pendant lequel nos énergies ont été connectées, j’essaie de lui donner forme. Et vous, c’est quelque chose que vous sentez lorsque vous regardez mes sculptures, donc c’est à nouveau une rencontre…

Est-ce que vous vous sentez plus influencé par les créations des artisans qui vous ont précédé, ou bien par les œuvres d’artistes contemporains ?

Je me sens plus influencé par les anciens : mon grand-père, mon arrière grand-père… J’ai été marqué par une expérience quand j’étais petit, à l’école primaire. C’était pendant les vacances d’été. J’étais en train de fabriquer un panier, mais évidemment j’avais du mal. Mon grand-père est venu et m’a dit : « Tiens, donne-moi ça ». Et en quelques gestes, il a créé une forme. A ce moment-là, je me suis dit : « Ah ! Le bambou, c’est un art ». J’ai compris quelque chose de très important.

Je pense aussi constamment à mes futurs petits-enfants : s’ils font la même expérience que moi, si mes oeuvres leur permettent de comprendre ce qu’est le bambou, de voir sa beauté… Passer le flambeau, transmettre cette tradition, c’est quelque chose d’important pour moi.

Connection Bond 3, de Tanabe Shôchiku

Est-il important pour vous que cette transmission se fasse dans un cadre familial ?

Les circonstances sont telles qu’à présent, les secrets de la famille sortent déjà du cercle familial. Car il y a de moins en moins de successeurs : actuellement, il y a à peine une centaine d’artisans du bambou, et la plupart ont déjà plus de 50 ans. Il y a très peu de jeunes. En ce qui me concerne, j’ai trois élèves, et je leur donne tout ce je sais, comme s’ils étaient de ma famille. Je ne leur cache rien, afin qu’ils soient capables d’assurer la relève.

Pensez-vous que votre travail va être influencé par les événements qui sont arrivés au Japon il y a un an ?

Le grand séisme du 11 mars 2011 a touché tous les Japonais, quelle que soit leur situation géographique. Moi-même, j’ai des connaissances qui ont été évacuées vers le reste du Japon et je me suis beaucoup inquiété du sort des sinistrés. Mais mes œuvres ne sont pas influencées par ces événements parce qu’il faut d’abord que j’arrive à bien les digérer. Je n’ai pas encore assez de recul. Même spirituellement, je ne me sens pas assez mûr pour exprimer ça dans mon œuvre… c’est quelque chose d’énorme en fait. Par contre, j’ai contribué à la collecte de fonds. J’ai créé des pièces qui ont été vendues et dont les bénéfices ont entièrement été versés aux fonds d’aide aux victimes du séisme.

L’histoire de l’art du bambou a déjà une longue histoire. Pensez-vous qu’il y a quand même moyen d’innover, qu’il reste des choses nouvelles à créer, sans se répéter ou sans répéter cette histoire ?

Je pense que l’avenir de l’art du bambou est infinie. Il y a beaucoup de potentialités, mais c’est à nous de trouver la voie. C’est ce que j’attends de mes enfants : qu’ils fassent quelque chose qui dépasse mon imagination actuelle. Et moi-même, je veux aller au-delà de ce que je peux imaginer. Par exemple, je pense que mon arrière grand-père n’aurait jamais imaginé que je puisse venir ici pour faire découvrir aux Français mes œuvres en bambou. Donc il faut toujours essayer de se dépasser, et aller au-delà de l’imaginable.

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