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La vannerie-fusion d’Idoia Cuesta

Collection Coton et Laine (2009). Chaque pièce se compose d’un mélange de laine et d’une autre fibre textile : fil de coton, corde de jute, chanvre ou branches de lierre.

Ceux qui lisent ce blog connaissent ma fascination pour la vannerie, cet artisanat nomade, humble, qui ne nécessite presque aucun outil et que l’on pratique aux quatre coins du monde.

En visitant le salon Maison & Objet, j’ai eu la chance de tomber sur le stand d’Idoia Cuesta, une artisane vannière établie en Galice et qui se dédie depuis plus de 10 ans à cette activité. Pourtant, pas le moindre brin d’osier parmi les pièces qu’elle avait apportées de son atelier : formée aux savoir-faire textiles avant d’être initiée à ceux de la vannerie, Idoia développe sa pratique au croisement de ces deux univers, combinant les techniques de l’un aux matériaux de l’autre, et inversement. Au final, des associations surprenantes de couleurs, de volumes, et un jeu permanent sur la rigidité et la souplesse des formes.

Mais son goût pour l’expérimentation et les hybridations ne s’arrête pas là : guidée par sa curiosité, la créatrice multiplie les collaborations qui lui font découvrir d’autres champs de création, de la mode au design intérieur. Forte de ces expériences, elle affine sans cesse une démarche qui prend racine dans la tradition mais s’inscrit fermement dans le monde contemporain.

C’est par le textile qu’a commencé ton parcours dans l’artisanat. Comment es-tu arrivée à la vannerie ?

J’ai d’abord étudié la biologie, au Pays Basque puis à Marseille, grâce à une bourse Erasmus. En 1992, je suis arrivée en Galice pour faire un doctorat. Parallèlement à l’université, je me suis initiée à l’artisanat textile à Lugo, où j’ai appris les techniques traditionnelles de tissage avec un métier de basse et haute lice. Tout en pratiquant cette activité, j’ai eu l’opportunité de suivre des cours de vannerie traditionnelle à base de fibres végétales. Les circonstances de la vie, et l’impossibilité de disposer d’un espace suffisant pour le métier à tisser, m’ont fait pencher vers la vannerie. Je me suis plongée dans l’apprentissage des techniques traditionnelles, d’abord avec des vanniers galiciens, puis d’autres régions.

Qu’est ce qui t’a intéressé dans la vannerie ?

Ce qui m’a fasciné, c’est de pouvoir passer des tissus à deux dimensions du métier à tisser aux pièces en volume, et de pouvoir créer des formes avec des fibres végétales plus rigides, quoique flexibles. L’autre chose qui m’a attiré, c’est que l’on obtient des résultats très rapidement : il faut relativement peu de temps pour faire un panier, à la différence du travail sur métier à tisser qui est un processus très lent. Un autre avantage de la vannerie à mon avis, c’est que l’on peut travailler n’importe où. Pas besoin de grosses infrastructures ou d’outils compliqués : avec tes mains, des sécateurs et un canif, tu peux faire un panier en osier ou à partir d’autres espèces végétales. Mais le plus important, c’est que la vannerie est vivante, elle me connecte à la nature, à la terre et au changement des saisons… Je cultive mes propres variétés d’osier, ce qui m’oblige à suivre son cycle de vie : je le plante au printemps, je l’arrose en été, je le taille et le récolte en lune décroissante en hiver. Mais on peut aussi utiliser un grand nombre d’autres espèces herbacées, d’arbustes et de branches d’arbres qui peuvent aussi servir à la vannerie. C’est une expérience très enrichissante que de se promener dans la campagne et de collecter des plantes et des branches, avec lesquelles tu peux ensuite réaliser ton propre panier.

Collection Crochet (2010) : différentes formes de paniers sont transformées en sacs à main et en chapeaux. Tous se composent d’épaisses « tiges » de laine feutrée reliées entre elles par des fils de laine colorée travaillés au crochet.

Tu as appris les techniques de vannerie de nombreux pays. Est-ce que ça t’a donné d’autres outils pour créer ?

Ces dernières années, j’ai eu la chance de poursuivre mon apprentissage en participant à des cours donnés par des vanniers français, anglais, danois, finlandais… Toutes ces rencontres m’ont ouvert l’esprit et m’ont donné de nouvelles perspectives sur la vannerie : en me permettant de découvrir les techniques utilisées dans d’autres pays, et en me montrant comment adapter aux techniques de la vannerie des matériaux qui lui sont étrangers. J’ai même changé ma façon de penser pour élargir ma vision à la possibilité de créer des œuvres artistiques, des sculptures, des installations… avec des techniques de vannerie, mais en s’affranchissant de l’image traditionnelle associée au panier lui-même.

Justement, comment fait-on pour créer des pièces nouvelles et contemporaines à partir de techniques artisanales traditionnelles?

Je ne pourrais pas dire exactement comment on fait, ni comment ça arrive, mais je crois qu’il y a des connexions qui se font dans ton esprit qui, un jour, facilitent le processus créatif. Comme si soudain, tout ce que tu as appris et vécu tout au long de ta vie refaisait surface, se mélangeait et que ces connaissances se connectaient les unes aux autres. De sorte que lorsque tu t’assois pour rêver, pour dessiner ou pour penser à une pièce, tout devient fluide et se met à couler.

Tu as collaboré avec d’autres créateurs: le designer Martin Azúa, la créatrice de mode Sara Coleman, le tourneur sur bois Fernando Vérez… Quelle a été ta contribution à chacun de ces projets?

Chaque collaboration a été différente et à chaque fois, j’ai appris beaucoup de choses sur la planification et la gestion d’un projet. De mon côté, j’ai apporté mon expérience et mes connaissances sur le comportement des matériaux lorsque tu les travailles. Parfois, un croquis dessiné ou conçu sur ordinateur doit être modifié car il est impossible de lui donner vie, que ce soit à cause de la technique employée ou du matériau choisi.

Photos du défilé Printemps Eté 2012 de la créatrice de mode Sara Coleman. De gauche à droite : 1) coiffure en fibre végétale connue sous le nom de “jonc de lagune”, technique de vannerie africaine du Burkina Faso. 2) porte-bouteilles en alfa. 3) Coiffure en fil d'aluminium argenté, technique du macramé.

Ces expériences t’ont ouvert d’autres horizons ?

Oui, je pense que chacune a représenté un défi professionnel qui m’a aidé à grandir en tant que créatrice et qui a permis une synergie et une communication efficaces. Le plus important pour moi, ça a été de participer au processus créatif, de résoudre les problèmes techniques et d’apprendre de mes erreurs. En plus, ces expériences m’ont mis en contact avec le monde de la mode, du design intérieur, et du design produit …

Tu as notamment animé un atelier avec le designer Martín Azúa qui était intitulé « la tradition reformulée : la valeur ajoutée de l’artisanat dans le développement du produit contemporain ». Selon toi, quelle est cette valeur ajoutée ?

Je crois que ce qu’apporte l’artisanat, et en particulier ce que nous apportons nous, les artisans, c’est l’émotion, l’essence… Nous ajoutons un composant d’identité culturelle, local, un souci du travail bien fait, fait main… Ce qui est important pour moi, c’est le « tempo » du développement d’un projet, la qualité et le soin que l’on porte à ce qu’on fait, contre la précipitation, la spéculation ou le manque de professionnalisme auxquels nous devons parfois faire face.

A l’opposé, qu’est-ce que le design peut apporter à l’artisanat ? Dans ton cas, qu’est ce que tu as retiré de ces collaborations ?

Je pense que le design apporte surtout un cadre théorique au processus de création, qu’il permet de traduire l’idée en projet, avec une stratégie claire de communication pour atteindre un public particulier. Dans mon cas, ces collaborations m’ont permis de tirer certains enseignements sur la manière de concevoir des pièces, de penser en termes de collections, de développer des concepts et de planifier l’exécution de la production.

Vannerie en matériaux recyclés (2009). A gauche : corbeille tissée avec des imprimés publicitaires roulés.

Récemment, tu as commencé à travailler avec des matériaux recyclés. Quelle est ta motivation ?

Ma motivation et mon inspiration viennent de ma rencontre avec Lois Walpole. J’ai suivi plusieurs de ses cours, et cet enseignement m’a permis de découvrir les possibilités infinies offertes par les matériaux que nous jetons à la poubelle. Avec des fils téléphoniques, des sacs plastique, des morceaux de tissu, des bouchons, du papier journal, du carton… il est possible de créer de véritables œuvres d’art très colorées. Ce qui est intéressant et amusant, c’est de se confronter à ces nouveaux matériaux et de s’amuser à les combiner, les tisser, les transformer…

Comment expliques-tu qu’en Europe continentale, à la différence des Etats-Unis ou du Royaume-Uni, il y ait si peu de créateurs qui aient une approche contemporaine de la vannerie ?

Parce que, dans de nombreux cas, la vannerie continue d’être associée au monde rural et aux usages traditionnels. Mais je crois que de plus en plus, nous osons sortir des formes traditionnelles, pour explorer de nouveaux matériaux et expérimenter de nouvelles techniques, sans perdre l’essence et la sagesse de notre métier.

Espacio OFF, Cité de la Culture, Saint-Jacques-de-Compostelle (2010). Poufs en osier blanc (écorcé), osier buff et osier brut. Les formes rondes des poufs et des tables ont pour but de diffuser un sentiment de tranquillité, au sein d’un espace dédié au repos (son pendant, l’espace ON est pour sa part dédié à l’activité).

Gwenaëlle Girard a la fibre végétale

Fauteuil en kit ETWI, réalisé avec Abdelaziz Ben Abda (structure en hêtre, natte en jonc et coton, 2010). Pour composer avec la rigidité de la natte et pouvoir la détourner en garniture de fauteuil, la designer a eu l’idée de mêler le tissage du jonc avec la laine.

Lorsque Gwenaëlle Girard a répondu à l’invitation de l’Institut français de coopération de Tunisie (IFT) pour participer à un workshop avec des artisans tunisiens, elle ne s’imaginait pas forcément que cette collaboration allait l’occuper pendant deux ans. Ni que cette expérience allait l’amener à être témoin d’une révolution…

Diplômée en 2008 de l’ENSAD, cette designer de 27 ans a dès le départ orienté ses recherches sur la relation entre design et artisanat. Avec comme domaine d’application un savoir faire qui résiste à l’industrialisation : le tressage des fibres végétales. Sa première incursion dans ce domaine, une collaboration avec des artisans vanniers du Limousin, a donné naissance à une collection de mobilier « en boucle », récompensée en 2010 par une étoile de l’Observeur du design.

C’est à cette époque que l’IFT cherche à mettre en contact designers français et artisans tunisiens afin d’injecter « les gènes de la tradition tunisienne à 50 objets contemporains » dans le cadre d’un projet baptisé La Collection.

Un pari réussi en ce qui concerne Gwenaëlle Girard, qui a su exploiter la beauté des savoir-faire et des matériaux, tout en leur ouvrant les portes des intérieurs contemporains grâce à de nouvelles applications. Une entreprise difficile, menée avec intelligence et créativité, sans se laisser enfermer dans l’univers formel ou expressif d’une seule technique ou d’un seul matériau, mais au contraire en imaginant des mariages inattendus.

Entre la Tunisie et la France, où elle est en train de se réinstaller, cette talentueuse designer a accepté de répondre à quelques questions sur cette expérience…

Fauteuil en kit ETWI, 2010

En orientant vos recherches sur les fibres végétales, vous avez choisi d’exercer votre métier de designer dans le domaine de l’artisanat plutôt que de l’industrie. Pourquoi ce choix ?

Mon mémoire de fin d’étude aux Arts Décoratifs de Paris, intitulé « vers un nouvel artisanat », est le point de départ de mon questionnement autour de l’artisanat et du design. L’artisanat trouve ses origines dans les traditions, il est le témoin d’un patrimoine économique et culturel. Il est en danger, mais l’intérêt grandissant porté à l’écologie et au développement durable remettent en avant les valeurs et qualités qui lui sont associées : l’artisanat redonne tout son sens à la matière en s’appuyant souvent sur des ressources locales, réduisant ainsi l’impact écologique de ses productions. De plus, l’artisanat et le design constituent aujourd’hui des facteurs importants du développement de certains pays ou régions.

Depuis plus de 2 ans, vous travaillez avec des artisans tunisiens sur le palmier et le jonc. Comment s’est déroulée cette collaboration ?

J’ai d’abord travaillé dans le cadre de workshops organisés par l’institut Français de Tunisie : un premier en Juin 2009, à Nabeul, avec des artisans nattiers ; un deuxième en Octobre 2009 à Kerkennah avec des artisans qui travaillent le palmier ; et enfin, un troisième en Avril 2010 pour terminer les prototypes réalisés dans chacune de ces localités.

Suite à ces ateliers, j’ai souhaité poursuivre cette recherche dans le cadre d’une résidence « Hors les murs » de l’institut Français et d’une bourse « déclics jeunes » de la Fondation de France. L’objectif de cette résidence, qui a commencé en Septembre 2010, était de continuer mes recherches avec les artisans de Nabeul et de Kerkennah, mais aussi de l’étendre à l’alfa, une autre fibre végétale, avec des artisans de Kasserine. Toutefois, cette ville ayant été particulièrement active pendant la révolution tunisienne, j’ai dû abandonner cette partie du projet.

Traditionnellement, à quoi sont employés le jonc et le palmier ?

Le jonc est utilisé pour la fabrication de nattes et, de plus en plus, de paniers. Les nattes de sol et de décoration murale sont souvent utilisées dans les demeures tunisiennes, les cafés, les mosquées… En ce qui concerne le palmier, les îles Kerkennah sont connues pour ses pêcheurs qui ont su développer de nombreux systèmes de pêche très sophistiqués à partir de ce matériau. C’est une ressource disponible en abondance, comme en témoignent les paysages très singuliers de ces îles. Les métiers de la pêche ont contribué au développement du secteur artisanal de Kerkennah, mais aujourd’hui le palmier est laissé de côté pour des raisons de rentabilité. Les nasses (pièges à poissons) sont désormais fabriquées en grillage et seuls les plus vieux pêcheurs connaissent encore le tressage traditionnel du palmier. Peu de jeunes souhaitent encore travailler dans l’artisanat : ce sont des métiers souvent mal rémunérés, et le tressage des nattes demande beaucoup de temps, dans des conditions assez difficiles.

DRINA, corbeille réalisée avec Kerkenatiss (bois d'olivier et fibre de palmier, 2010) Inspirée des pièges à poisson de l’île de Kerkennah, cette corbeille associe le palmier au bois d’olivier, deux ressources disponibles en abondance dans la région.

De cette collaboration avec les artisans de Nabeul et de Kerkennah est née une série d’objets pour la maison où la fibre végétale est parfois associée à d’autres matières : la fibre de palmier avec le bois d’olivier, le jonc avec la laine… Comment avez-vous procédé ?

Quand je travaille avec un artisan, je commence toujours par observer sa technique, ses gestes, la matière… Pour les artisans de Kerkennah, il s’agissait de mettre en valeur un savoir-faire laissé à l’abandon, le rendre plus rentable, voire lui offrir de nouveaux débouchés. En observant leur travail, j’ai réalisé que le démarrage du tressage était l’étape qui prenait le plus de temps. Associer le tressage du palmier à une base en bois d’olivier, une autre ressource de la région, a permis de gagner énormément de temps, et d’obtenir de meilleures finitions. Donc de développer de nouveaux produits.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans le dialogue avec les artisans ? Est-ce que la différence de culture a été une difficulté supplémentaire, en comparaison par exemple avec votre collaboration avec les artisans vanniers du Limousin ?

La différence de culture a effectivement souvent été une difficulté supplémentaire. Les artisans en Tunisie travaillent souvent dans les campagnes et la barrière de la langue était une première difficulté. Il fallait trouver d’autres langages : les signes, le dessin, les ordres de grandeur… Le souci des finitions était par conséquent difficile à traduire. Etre une femme seule a également été une grande difficulté. Expliquer pourquoi j’étais là, mon rôle, mes envies, mon implication, et donc parfois mes exigences, mon souhait de travailler en collaboration dans un but commun et non comme une touriste qui commanderait un souvenir… tout ça n’était vraiment pas évident.

Quelle est exactement la valeur ajoutée du design pour ces artisans ?

Il s’agissait d’avoir un autre regard sur leur artisanat, qui a du mal à se renouveler et risque de se perdre. Et parfois même d’améliorer leurs techniques pour les rendre plus rentables et améliorer les finitions, de façon à justifier de meilleurs prix ou trouver de nouveaux débouchés.

Fauteuil LULUE, réalisé avec Shems Eddine (hêtre et cuir, 2011)

La révolution vous a amenée à abandonner vos projets de recherches sur l’alfa. A la place, vous avez travaillé avec un artisan spécialiste du cuir. Comment avez-vous abordé ce nouveau matériau ?

Shems Eddine, un artisan qui travaille le cuir à Denden dans la banlieue de Tunis, faisait partie des artisans sélectionnés par l’Institut français de coopération de Tunisie pour le projet « la Collection ». C’est à cette occasion que je l’ai rencontré. Il était très enthousiaste à l’idée de travailler avec des designers et de développer de nouveaux produits.

De manière générale, il n’a pas toujours été facile de convaincre les artisans de s’ouvrir à la création, de développer de nouvelles techniques ou produits, et d’enrichir les traditions… Rencontrer un artisan avec autant d’enthousiasme et de curiosité à l’idée de créer de nouvelles choses était vraiment un cadeau durant cette résidence en Tunisie.

Le cuir est un matériau qui m’a toujours attirée. Travailler avec Shems Eddine a donc été particulièrement enrichissant. Il est passionné par son métier : chaque idée que je lui proposais était comme un défi pour lui, il réfléchissait sans cesse à de nouvelles solutions… Un vrai dialogue s’est installé entre nous, chacun rebondissant sur l’idée de l’autre, avec sa propre manière de voir le matériau et le savoir-faire.

Votre séjour en Tunisie touche à sa fin. Quelles suites, notamment en terme de commercialisation, souhaiteriez-vous lui donner ?

Les objets créés dans le cadre du projet la Collection étaient censés être édités par Monoprix Maison et déboucher sur une commercialisation locale. Ce projet a été annulé.

La collection DRINA, réalisée avec les artisans de Kerkennah, est actuellement en vente dans la galerie Artisan Social Designer, à Paris, avec la collection EN BOUCLE que j’avais réalisée avec les artisans du Limousin. Par ailleurs, je continue à travailler le cuir en développant une gamme de poufs et de sacs. Pour la collection de sacs, je cherche à trouver une suite commerciale…

Sac en cuir cousu main, réalisé avec Shems Eddine (2011)

Joe Hogan : sculpteur d’osier

From the Bog, Décembre 2006, 57 x 55 x 60cm

J’ai découvert le travail de Joe Hogan lors de la dernière édition de Collect, le salon londonien consacré à l’artisanat d’art contemporain. La National Craft Gallery irlandaise exposait quelques-uns de ses “paniers non fonctionnels”, de véritables sculptures à base de vannerie et de matériaux naturels à l’état brut.

Joe Hogan est en fait reconnu comme l’un des maîtres de la vannerie contemporaine. Si le mot “passion” est systématiquement associé à la pratique d’un artisanat d’art, il prend dans son cas une tout autre dimension. Récompensé par de nombreux prix, exposé partout en Europe et jusqu’aux Etats-Unis, cet Irlandais a déjà consacré plus de 30 années de sa vie à son art, avec un engagement et une curiosité qui forcent le respect.

Depuis le début des années 2000, il développe -en parallèle de sa production de paniers traditionnels- un travail d’expérimentation profondément sculptural. Brindilles de bouleau, myrte, bois de tourbière, écorce d’arbre… les matériaux les plus surprenants sont mis à contribution pour renouveler le vocabulaire plastique d’un artisanat vieux comme le monde. Les pièces nées de ces recherches possèdent une présence incroyable, aux limites du sacré, qui nous pousse à nous questionner sur notre rapport à la nature et à ses mystères.

Depuis sa ferme de Loch na Fooey, dans le Connemara, Joe Hogan a très gentiment accepté de répondre à quelques questions.

Sources n°2 – 104 x 48 x 64cm

Qu’est-ce qui vous a conduit à la vannerie ?

Ce qui m’intéressait, c’était de pouvoir combiner la vannerie et l’agriculture. Ma femme et moi voulions vivre à la campagne, proche de la nature. Donc je me suis tourné vers la vannerie parce que cela me permettait de cultiver moi-même la matière première dont j’avais besoin.

Justement, vous cultivez vous-même l’osier qui sert à fabriquer vos paniers. Est-ce que cela vous donne une meilleure compréhension du matériau ? Pourquoi est-il important pour vous de contrôler l’ensemble du processus de fabrication ?

Cultiver l’osier d’année en année vous donne une compréhension beaucoup plus fine du « comportement » des brins d’osier et vous permet de savoir quelle variété correspond le mieux à quel type de travail. Il n’est pas essentiel de contrôler tout le processus, mais comme je vis à la campagne, c’est quelque chose que je puis faire facilement. Ça ajoute de la variété à mon travail et me permet de développer mes compétences… donc pourquoi pas ?

Quand avez-vous commencé à concevoir des objets non-utilitaires ? Quelle était votre principale motivation?

Vers l’an 2000, j’ai senti le besoin de renouveler ma façon de voir le monde, de le regarder avec plus d’émerveillement et de respect. Et il m’a rapidement semblé naturel d’exprimer certains de ces sentiments avec le matériau que je comprends le mieux, c’est-à-dire l’osier, mais en le combinant avec d’autres éléments qui me paraissaient intéressants, comme des morceaux de bois trouvés.

Catkin Vase

Est-ce que votre processus de fabrication diffère lorsque vous faites des objets utilitaires et non-utilitaires ?

Quand je fabrique un panier, je sais à quoi il va ressembler avant même d’avoir coupé le premier brin. Mais avec un objet non-utilitaire, j’essaie d’être réceptif aux morceaux de bois, de ressentir ce qui, en eux, attend d’être révélé. Je dois d’abord me sentir attiré par le matériau. Lorsque c’est le cas, j’essaie d’imaginer de quelle manière je vais pouvoir le travailler.

Vos objets non-utilitaires semblent le fruit d’une collaboration entre vous et la nature, une sorte de co-création où la contribution de chacun est difficile à délimiter. Est-ce que cela correspond à l’idée sur laquelle vous travaillez ?

Oui, c’est une très bonne description de ce que j’essaie de faire. En tant qu’êtres humains, nous semblons nous lasser des plus belles choses que nous offre la nature dès qu’elles deviennent monnaie courante. La poétesse américaine Mary Oliver pose la question « How can we ever stop looking? » (Comment peut-on jamais cesser de regarder ?). C’est pourtant ce que nous faisons. Nous nous lassons même des phénomènes naturels les plus étonnants. Donc je m’efforce de re-développer cette capacité à regarder les choses avec plus d’acuité, du moins en moi-même. Si cela peut aider d’autres personnes à le faire, c’est très bien.

Vous donnez des cours de vannerie dans votre ferme de Loch na Fooey. À votre avis, quelles sont les qualités que doit posséder un bon vannier ?

L’enthousiasme me semble indispensable. Parfaire ses compétences exige beaucoup de pratique et de répétition, donc il est essentiel d’être enthousiaste et d’aimer son travail. Il est également très important de se concentrer sur ce que l’on fait au moment où on le fait plutôt que d’anticiper le résultat final ou de rêvasser. Mais je crois qu’être dans le moment présent est important pour tout ce qu’on entreprend dans la vie…

Bark Head

Vous avez récemment réalisé un abat-jour pour le studio de design Superfolk. Avez-vous retiré quelque chose de cette collaboration avec des designers? Seriez-vous prêt à renouveler l’expérience ?

Oui, réaliser un objet à partir de l’idée de quelqu’un d’autre a été une expérience agréable. Je suis certain d’avoir appris quelque chose, mais il me serait difficile de le quantifier. Et oui, je pourrais envisager de le faire à nouveau.

En 2008, vous étiez le co-commissaire d’une exposition consacrée à la vannerie européenne. Quelles sont les grandes tendances que vous avez observées dans ce domaine ?

L’exposition tentait d’associer des œuvres contemporaines, utilitaires ou non, avec des pièces traditionnelles (qui tendent à disparaître). Je regrette la disparition des savoir-faire traditionnels et crains parfois qu’à l’avenir, les vanniers ne puissent plus s’appuyer sur une base de compétences suffisamment solide pour exprimer leurs idées. Bien sûr, il est devenu impossible d’être compétitif face à la pression des importations bon marché. Après tout, comment est-il possible de vendre 2 euros un panier qui a nécessité 4 heures de travail, même s’il vient de Chine ? Même là-bas, ce n’est évidemment pas viable. La qualité est souvent si mauvaise que le panier se brise au bout de quelques mois, au lieu de durer toute une vie. Donc ce n’est pas si bon marché dans le long terme, mais en attendant, il est de plus en plus difficile aux vanniers européens de vendre leur travail.

Face à cette concurrence des importations à bas prix, êtes-vous confiant dans l’avenir de la vannerie européenne? Selon vous, à quelles conditions cet artisanat peut-il survivre ?

Non, je ne suis pas très confiant en l’avenir, mais j’ai l’espoir qu’en mettant l’accent sur la dimension éthique de l’achat, les gens commencent à se poser plus de questions sur la provenance des paniers. En ce qui concerne la vannerie utilitaire, si l’on pouvait éduquer le public pour qu’il prenne conscience qu’un panier vendu 120 euros et conçu pour durer 20 ans est moins cher à long terme qu’un panier mal fait, vendu 15 ou 20 euros, et qui ne durera pas plus d’un an, ce serait déjà un bon commencement. La vannerie utilitaire est importante même pour les artisans qui travaillent dans un registre non utilitaire : c’est ce qui leur permet de constituer au départ leur base de compétences.

Pod on encrusted Beech Wood, 70 x 55 x 46 cm

Noroc : le design au service d’une cause

Collection de mobilier artisanal Noroc, de Julien Devaux. Photo : Dominique Feintreni

Comme chaque année à la même époque, le VIA consacre une exposition aux créations d’étudiants en fin de cursus dans les principales écoles de design hexagonales. Julien Devaux, un designer de 26 ans fraîchement diplômé de l’ENSAD (section Design Objet) est l’un d’eux.

Son projet, baptisé « Noroc » (« santé » et « bonheur » en roumain), est le fruit d’un partenariat avec Moldavenir, une association de solidarité internationale dont l’action se concentre sur l’un des pays les plus pauvres d’Europe : la Moldavie. Touché par de graves difficultés économiques, le pays connaît depuis quelques années une véritable hémorragie démographique. L’objectif de l’association est de venir en aide aux populations rurales, en mettant en place des actions leur permettant de vivre dignement de leur travail, en restant sur place.

C’est dans ce cadre que s’inscrit Noroc. Initié en janvier 2010, ce projet a pour finalité la création d’un atelier de production artisanale à Dubăsarii Vechi, un village de 6 000 habitants situé à une quarantaine de kilomètres de la capitale moldave (Chişinău). L’idée est simple : capitaliser sur les savoir-faire traditionnels, les valoriser et encourager leur transmission afin de donner de nouvelles perspectives économiques aux jeunes du village, et une alternative à l’émigration.

La vannerie est l’un de ces savoir-faire. C’est celui qu’a choisi Julien Devaux pour concevoir une première collection de mobilier artisanal (tabouret, table basse, luminaire, corbeille à papier et vide-poches), où l’osier tressé vient se greffer sur des objets récupérés dans les décharges sauvages qui pullulent dans la campagne moldave.

Économie solidaire, écologie et valorisation de l’artisanat grâce au design : Noroc aborde intelligemment plusieurs problématiques bien contemporaines, et parvient en même temps à séduire par la beauté des objets auxquels il donne vie. Un autre design est possible. Explications par Julien Devaux.

Luminaire Lidia, de Julien Devaux. Photo : Dominique Feintreni

Quelle a été la genèse de ce projet ?

Julien Devaux : Mon mémoire de quatrième année à l’ENSAD portait sur le design et l’aide humanitaire. Au cours de mes recherches, j’ai rencontré différents acteurs humanitaires, dont Moldavenir. J’ai été séduit par leurs valeurs et par leur approche, qui place l’individu au centre de leur action. Je leur ai donc proposé de développer un projet et ils m’ont suggéré de me rendre sur place, en Moldavie, afin d’évaluer les besoins de la population locale. Un mois après le premier contact, j’étais déjà sur le terrain, dans le village de Dubăsarii Vechi. Et comme je viens d’une école de création, je me suis vite retrouvé dans les ateliers des artisans…

Quels sont les savoir-faire que vous avez découverts ?

J. D. : L’artisanat est énormément présent là-bas et, du fait de l’absence de ressources et de moyens, les gens sont tous très bricoleurs. Il y a beaucoup de menuisiers, de meuniers, du tissage, de la broderie, de la poterie… L’après-midi, les enfants vont tous dans de petits centres de formation où ils bricolent et apprennent certaines techniques artisanales comme la sculpture sur bois. Comme j’avais peu de temps pour développer mon projet de diplôme, j’ai dû faire des choix et me suis tourné vers la vannerie, qui est une tradition locale. Mais dans la suite du projet, il est prévu de s’intéresser à d’autres savoir-faire.

Vide-poches Tania, de Julien Devaux. Photo : Dominique Feintreni

Quelle est l’utilisation traditionnelle de la vannerie ? Quels types d’objets sont fabriqués?

J. D. : Il y a une énorme production à Pâques, pour produire des paniers en osier. Cela fait partie de la tradition orthodoxe. La vannerie servait aussi aux activités agricoles, pour transporter et conserver les récoltes, mais ces objets ont bien sûr été remplacés par les matières plastiques.

Que connaissiez-vous de la vannerie avant d’y aller ?

J. D. : Rien du tout ! J’ai découvert ça là-bas, mais j’adore travailler la matière, donc je m’y suis mis aussi. J’ai commencé à me renseigner sur Internet, puis j’ai rencontré des artisans : sur place mais aussi en France, car les techniques sont à peu près les mêmes, avec deux ou trois variantes.

Comment vous est venue cette idée d’objets hybrides, à base de vannerie et d’objets trouvés ?

J. D. : Lors de mon deuxième voyage, j’ai rencontré quelques problèmes pour monter le projet : c’était au mois d’avril et les personnes étaient occupées aux champs. J’ai donc profité de mon temps libre pour me balader autour du village. C’est à ce moment-là que j’ai découvert le problème de la gestion des déchets : il n’y a pas de ramassage des déchets dans les villages. Les habitants les conservent et essayent d’en brûler le plus possible. Le reste est stocké dans le jardin jusqu’à ce qu’il y en ait trop. À ce moment-là, quelqu’un vient déblayer. Les déchets sont emmenés dans des « décharges » à ciel ouvert où tout s’envole, tout dégringole, il y en a partout. Et là, j’ai découvert une vraie richesse, une mine d’or d’objets à récupérer. De beaux objets qu’il fallait juste un peu poncer. D’un seau qui n’avait plus de fond, donc plus d’utilité, on pouvait faire un petit luminaire…

Décharge aux abords de Dubăsarii Vechi, Moldavie, avril 2010. © Julien Devaux

Avez-vous conçu les objets seul ou en collaboration avec les artisans locaux ?

J. D. : Je pensais au début que les modèles allaient naître d’une énergie de rencontre entre les artisans, les jeunes et moi-même… Ça n’a pas été le cas. Il est très difficile de créer une dynamique si l’on n’arrive pas avec des modèles et des financements. J’ai donc dessiné la collection sur place, dans le vif du sujet, en très peu de temps et de manière intuitive. L’idée était de montrer qu’il était possible de faire des choses différentes de ce qu’ils avaient l’habitude de faire, à partir des mêmes techniques et des mêmes matériaux. L’utilisation des déchets pouvait aussi être un point de départ intéressant. La récupération fait déjà partie de leurs usages : j’ai vu de la vannerie avec du fil électrique de téléphone par exemple… J’ai présenté les modèles aux artisans et c’est à partir de là que s’est initié un dialogue. En fonction de la faisabilité, il y a eu des retours de leur part, on a beaucoup parlé. Ils aiment transmettre leur savoir-faire, qu’on s’intéresse à leur travail…

Justement, y a-t-il déjà une transmission de ce savoir-faire entre les générations ?

J. D. : Il y a quelques ateliers où le fils suit le père, où la fille travaille avec la mère sur le métier à tisser, mais très peu. C’est justement l’un des objectifs de mon projet : valoriser le travail des jeunes qui apprennent avec leurs parents. La grosse catastrophe de ce pays, ce qui m’a vraiment marqué, c’est que les jeunes ont très peu d’espoir d’avenir dans leur village ou dans leur pays. Donc ils se tournent vers l’étranger, où ils espèrent trouver un boulot bien rémunéré, et partent plusieurs années. Il y a énormément de familles éclatées. C’est pourquoi j’aimerais vraiment travailler avec les jeunes artisans, pour les soutenir dans leur activité.

Tabouret Père Alex, de Julien Devaux. Photo : Dominique Feintreni

L’idée est donc de poursuivre le projet ?

J. D. : Oui, les objets qui sont exposés à la galerie du VIA ne sont que des prototypes. L’objectif à présent est de lancer une production locale et d’ouvrir un marché à l’export pour soutenir les artisans et leur permettre de rester dans leur village. Les artisans travaillent aussi beaucoup pour répondre aux besoins locaux, donc il est aussi important de maintenir cet équilibre.

Les objets que vous avez conçus sont-ils nécessairement des pièces uniques ?

J. D. : Le travail à partir d’objets de récupération impose en effet le principe de pièce unique. On peut concevoir une série de tabourets, mais chacun sera unique. Ce qui implique à chaque fois d’engager une réflexion sur l’objet de départ, d’analyser son état de dégradation et de trouver des solutions adaptées à chacun. Donc ce ne sera pas un travail automatique, ce qui me paraît intéressant, en plus de l’aspect écologique. Seulement, c’est aussi une contrainte parce qu’il est impossible de savoir par avance combien d’objets il sera possible de récupérer. Si on envisage une production en petite série, cela risque d’être un problème. Ça fait partie des questions sur lesquelles on réfléchit en ce moment…

À présent que vous êtes diplômé, quels sont vos projets ?

J. D. : Je suis en pleine réflexion. Ce projet-là me plait, et j’aimerais le mener à terme. De manière générale, je m’intéresse aux problématiques sociales, solidaires : penser la production différemment qu’à l’heure actuelle, penser plus local, penser aux consommateurs aussi… à la problématique des objets que l’on consomme. Pour Noroc, j’ai travaillé en Moldavie, mais s’il était possible de faire la même chose en France, je serais ravi.

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